—Il n'est jamais trop tard pour aimer.

—Oh! j'aime, oui. Je n'ai jamais aimé avant de t'aimer. Mais je sens avec douleur que les cordes de cet amour ne sont plus vibrantes et sonores, qu'elles ont été faussées, martyrisées par trop de chocs mauvais, et qu'au lieu des odes triomphales pour lesquelles elles étaient faites, elles ne peuvent désormais exhaler que de pâles élégies. Mon amour n'en est pas moins mon être, il est intense, il est toute moi: mais il est empreint de tristesse, alors qu'il devrait l'être de joie.

—Mon amie, l'amour est indépendant de la joie ou de la tristesse. C'est un sentiment supérieur qui se répand sur tous les autres sentiments et les sanctifie. C'est parce que nous nous aimons que même les pires malheurs prendraient cette teinte sacrée, qui, malgré tout, fait de la vie ainsi sublimée le joyau suprême. Et le secret de la vraie joie n'est-il pas justement de sentir l'amour nous pénétrer et nous sauver, au moment où, sans lui, nous serions livrés en proie aux plus terribles désespoirs? Vois, le ciel est rose, l'heure est suave: que de biens nous entourent encore dont nous jouirons doublement.

—Je t'aime! je t'aime! s'écriait Pauline. Que deviendrais-je, que serais-je sans toi? Je veux oublier, oublier tout ce qui n'est pas ton amour. Je me confinerai dans le rayon de tes yeux. Pardonne-moi! Couvre-moi de tes baisers secourables!

Elle pleurait, se suspendait à lui comme à un grand christ qu'on implore; elle se blottissait contre son sein, cherchait dans ses bras le refuge.

Et il la consolait; et, sans cesser d'être l'amant, trouvait pour apaiser sa peine de paternelles caresses.

—Pleure, enfant, disait-il; sache la douceur des larmes épanchées avec abandon. Tu as trop compté sur ta force; maintenant, tu souffres de te découvrir faible. Mais cette faiblesse est bonne; elle crée autour de toi une atmosphère de sensibilité. On ne vit pleinement du cœur que par la vertu des émotions. L'impassibilité n'est point ce qui constitue une grande âme: mais bien le courage de penser et de vouloir tout en n'ignorant aucune des épreuves de la foi.

Leurs promenades étaient leur seule distraction extérieure. Ils se reflétaient dans la nature. Et à contempler ensemble les mêmes paysages, à conduire leurs pas le long des mêmes sentiers, ils se pénétraient mieux, s'absorbaient l'un dans l'autre avec plus de dévotion.

Ils n'éprouvaient aucune gêne dans cette contrée écartée. Ils étaient bien à eux, à eux seuls. Personne ne les connaissait; ils ne firent la connaissance de personne. C'était la retraite qui convenait à leur désir.

Et lorsque, par une bénédiction spéciale, ils se laissaient aller, sans autre souci, à l'heure présente, le bonheur semblait descendre sur eux et les inonder de sa grâce. Pauline rayonnait alors d'une lumière douce et pure. Elle émerveillait son amant du spectacle de sa félicité. Oh! s'il leur avait été donné d'être nés ainsi, ou de s'être élevés par une progression naturelle et radieuse à cette floraison! Ils eussent savouré le délice d'une existence admirable et parfaite. Mais ces instants lumineux étaient rares.