Le passé, ils le méprisaient; ils ne pouvaient effacer néanmoins l'impression navrante que ce passé leur laissait.
Odon l'eût facilement oublié. Il n'en avait pas souffert comme Pauline. Mais puisqu'elle en souffrait, il en souffrait pour elle et peut-être plus qu'elle. Sa puissance de sympathie était telle, qu'il ressentait jusqu'à la douleur les pensées contristantes de son amie.
Celle-ci ne pouvait s'étonner de l'animosité qu'elle avait soulevée. Elle s'y était attendue. Quelles que fussent pourtant ses prévisions, leur réalisation brutale l'avait troublée. Elle avait espéré, au moins, quelque témoignage secret d'amitié. Et rien! Julienne, cette Julienne qu'elle savait légère et perverse, mais dont l'affection pour elle avait été sincère, s'était dérobée comme les plus indifférentes. Facial s'était montré plus rebelle à toute charité qu'elle ne l'eût supposé. Il avait été bas. La société l'avait expulsée en brebis galeuse. Tout ce qu'elle avait connu, tout ce qu'elle avait vécu la reniait. Elle avait conscience d'être l'excommuniée: et bien qu'elle eût renoncé de plein gré à toute communion, l'injustice de la sentence irritait sa raison et blessait son cœur.
N'y avait-il pas une cruelle ironie à connaître sa supériorité morale sur un monde d'hypocrisie et de méchanceté qui ne l'estimait pas digne de lui?
Mais qu'était-ce cela! Pauline n'y eût pas pensé et n'en eût conçu aucune amertume, si la vraie douleur, la terrible douleur qui rongeait ses entrailles lui avait été épargnée.
On lui avait pris son fils.
Voilà la plaie affreuse dont elle ne guérirait jamais, que tout l'amour d'Odon ne réussirait pas à fermer. Son fils, son enfant était mort, mort à elle! Ou plutôt—et cela était épouvantable—c'était elle qui était morte à lui, elle, elle vivante et séparée de lui par un abîme plus inexorable que le tombeau! Des larmes de détresse tombaient de ses yeux. Qui lui rendrait l'enfant, son Marcelin qui respirait là-bas, loin d'elle, à Paris, qui l'oubliait, qui apprenait à la répudier comme mère? Une effrayante angoisse la serrait à la gorge, lorsqu'elle songeait, et c'était presque sans cesse, au crime qui avait été commis.
«Mon enfant! mon enfant! s'écriait-elle dans le martyre de l'idée fixe, que deviens-tu? que fais-tu à ce moment, à cette minute? Est-il possible que tu ne sentes pas courir autour de ta tête les baisers dont je dévore ton image? Mon petit Marcelin, n'entends-tu pas le flot de prières qui s'échappent pour toi de mes lèvres? Oh! réponds-moi! Envoie ta douce pensée vers moi. Je la reconnaîtrai lorsqu'elle frôlera mon front. Je dirai sans une hésitation: C'est lui! il pense à moi. Je verrai ton ombre charmante voltiger devant mes yeux. Ce sera toi, ton regard, ton sourire. Ta voix me murmurera: Je t'aime, je ne t'oublie pas!»
Ah! si on lui avait laissé son fils? Elle ne se fût plus occupée que d'être heureuse! Ce qui maintenant la faisait souffrir eût été un sujet de joie. Elle se fût tenue pour privilégiée de vivre à l'écart, entourée des deux seuls êtres qu'elle chérissait. Son fils avec elle: le paradis, la délivrance, l'avenir! Alors, elle eût retrouvé les splendeurs de la jeunesse pour aimer. Le prestige de l'idéal eût enthousiasmé son âme. Elle ne se fût pas plainte de ne pouvoir goûter qu'avec déception l'ivresse de passion qu'elle cherchait. Hélas! si son cœur, par brusques secousses, s'arrachait de son amant au milieu des plus ardentes caresses pour s'élancer comme un fou vers Paris, c'était parce que son fils l'y appelait. Si, jour et nuit, la voix de plus en plus odieuse de Facial la poursuivait, c'était que cet homme lui confisquait son enfant. Si elle rongeait son frein avec une morne colère contre la société, dont elle n'avait plus voulu comme femme, c'était que la société se vengeait de la femme sur la mère. Marcelin! Marcelin! l'obsession de ces syllabes évoquant l'être adoré qu'elle avait perdu harcelait ses tempes d'une fièvre perpétuelle.