—Croyez-vous au massacre des Innocents?
—Mon chéri, il n'y a pas à y croire ou à n'y pas croire: c'est un fait historique, et cela s'est passé très certainement au temps d'Hérode.
—Oui, mais comme c'est de l'histoire sainte, cela doit être toujours vrai. Ne croyez-vous pas qu'il y a encore maintenant des Innocents qu'on massacre?
Son imagination, gonflée par son cœur, lui donnait à entrevoir de vagues tueries, où l'on précipitait par troupeaux des victimes et des victimes. Mais cela ne faisait pas de bruit; les cris étaient étouffés sous des couronnes de roses et de rires; on ne voyait pas le sang qui devait couler; toute l'horreur du carnage était voilée de faux décors et de jeux de lumière. On se doutait bien, à l'angoisse affreuse et inexpliquable qui régnait, que des choses monstrueuses se passaient derrière ces apparences de fête: mais quoi? c'est ce qu'il était impossible de préciser. On distinguait seulement des trous subits, béants, des effondrements, des gestes de bras éplorés s'enfonçant dans l'abîme. Pour quelles exécutions partaient ces corps? Le tumulte des couleurs, des tentures, des chants, des visages empêchait de voir, de comprendre l'abominable tragédie.
L'enfant commençait à soupçonner ce qu'est la vie. De premiers effarements lui venaient devant cet inconnu trouble et insoluble. Il souffrait atrocement de son ignorance, et, en même temps, il avait une telle peur de ce qui suivrait, qu'il était près de s'évanouir en pensant que fatalement, un jour ou l'autre, il saurait.
La nuit, il demeurait des heures avant de s'endormir, les yeux figés dans le vide noir. L'obscurité se peuplait de fantômes. Et parmi eux, sa mère, sa mère triste, pâle, tantôt couchée comme un cadavre, tantôt penchant vers lui sa figure où saignaient des plaies. Dans son sommeil, ces visions se transformaient en douloureux cauchemars. Il criait. Il s'éveillait tremblant d'épouvante.
Le médecin diagnostiquait: un peu d'énervement causé par la croissance.
Plus clairvoyante que Facial, Julienne était cependant loin de croire à un état si aigu de surexcitation. Elle voyait que Marcelin pensait beaucoup à sa mère, beaucoup trop: mais elle se flattait d'arriver peu à peu à prendre la première place dans l'esprit du jeune garçon. Elle mettait une véritable ardeur à l'amuser. Non seulement elle se rendait indispensable à la satisfaction de ses désirs: elle s'appliquait encore à les provoquer. Stimulante et tentatrice, elle l'initiait aux choses agréables de la vie, à celles, du moins, qu'il pouvait goûter sans trop de danger. Elle l'encourageait aux sports les plus captivants, le conduisait aux courses, au cirque, lui révélait par des choix appropriés à son âge l'existence de la littérature romanesque; à la dérobée—car Facial avait des principes—elle le menait au théâtre: et c'était pour elle un plaisir subtil que d'assister à l'éclosion des impressions, aux surprises, aux entraînements de curiosité dans cette âme qu'elle prenait presque au berceau.
Elle créait ainsi entre eux une sorte d'intimité croissante, qui se compliquait même d'un charme de complicité. Marcelin eût été franchement orphelin, n'eût pas nourri en lui le tourment secret et continuel de sa mère disparue, qu'il se fût laissé aller avec prédilection à l'amitié capiteuse de Julienne. Mais la peine toujours présente qui étreignait son cœur, l'empêchait de se prêter sans de poignantes appréhensions à la vie attrayante qui lui était ménagée.
Julienne ne s'en éprenait pas moins toujours davantage de «son petit Marcelin».