—Il va se rendre malade! dit Julienne, très inquiète de cette explosion de sensibilité.
Elle se rendait compte combien elle et Facial avaient eu tort de laisser gonfler dans cette tête d'enfant tant de passion comprimée.
«Lorsque celle-ci pourra s'épancher, ne fût-ce que sur du papier à lettre, pensa-t-elle, cela s'arrangera.»
Et elle sourit intérieurement à l'idée que ce secret créerait entre elle et le jeune garçon un lien nouveau.
Dès que Marcelin fut seul, enfermé dans sa chambre, il dévora les pages inespérées, où sa mère, après un si long silence, ressuscitait à son appel. Il les lut et les relut, passa la nuit à s'en imprégner, à en respirer chaque mot, à en abreuver son âme altérée. Sa mère vivait! Elle pensait à lui, elle l'aimait toujours! Oh! la revoir! la revoir! Elle pouvait lui écrire! Pourquoi, lui, ne pourrait-il pas la revoir? Y avait-il autour d'elle une barrière de mystères trop infranchissable? Maintenant qu'il savait qu'elle était en vie, comme avant, qu'elle n'avait pas été transformée, qu'elle était encore une réalité, celle d'autrefois, celle qui l'avait bercé, nourri de sa substance, baigné de son fluide, rien ne l'empêcherait de courir à elle, à travers les obstacles, de courir se réfugier sous sa caresse et reprendre possession de l'asile, du seul, de l'inoubliable asile.
La lettre ne contenait qu'un détail pouvant servir aux projets du jeune garçon: elle était datée de Grasse. Il n'en fallait pas davantage. Cela suffisait à donner un corps à son désir: fuir, fuir! Une fois là-bas, l'enfant saurait retrouver sa mère. Grasse! Il répétait avec avidité ce nom, qu'il se souvenait avoir rencontré dans sa géographie, appris comme tant d'autres choses indifférentes, et qui, tout à coup, prenait une importance extraordinaire, s'auréolait, flamboyait.
Le lendemain, avec fièvre, mais, en même temps, avec une intelligence et une prudence remarquables, Marcelin se mit en mesure de partir. Il acheta l'Indicateur des chemins de fer, le consulta minutieusement, étudia de point en point le trajet. Puis, lorsqu'il eut arrêté son plan, il calcula ses ressources. Il possédait une cinquantaine de francs. Pour parfaire la somme nécessaire au voyage, il vendit divers petits bijoux, boutons de manchettes, épingles de cravate, ne gardant que sa montre, dont l'utilité n'avait jamais été si certaine. Après le dîner il prétexta des devoirs pressés à terminer. Comme il n'emportait pas de bagages, rien ne lui fut plus facile que de s'échapper dans la rue. Au premier tournant, il prit un fiacre et se fit conduire à la gare de Lyon. Sa voix trembla un peu lorsque, se haussant sur la pointe des pieds pour qu'on le crût plus grand, il demanda au guichet:
—Un billet simple pour Grasse, par Antibes, train direct de 8 heures 25, seconde classe.
Il n'eut d'ailleurs, à subir que quelques regards curieux.
Et le train démarrait, que Facial, persuadé que son fils était occupé à traduire Cornelius Nepos, allumait tranquillement un cigare et déployait le Temps. Au même moment, Julienne se disposait à venir passer avec «son petit Marcelin» une heure de soirée.