—Voyez, pourtant, ce qui m'arrive, reprit Julienne, qui n'était pas d'humeur à soutenir longtemps une discussion de principes et préférait s'en référer aux incidents de la vie quotidienne. Vous savez que je ne m'inquiète guère de ce que fait mon mari hors de ma maison. Je ne suis ni jalouse, ni curieuse. Il doit avoir, comme tous les hommes, ses aventures. Je ne l'en blâme point. Je ne demande de lui que les égards et le respect auxquels une femme a droit. M. Chandivier a, du reste, toujours observé vis-à-vis de moi une réserve dont je le loue. Ce n'est pas que je n'aie parfois surpris quelques indices de ses infidélités probables. Mais, jusqu'à présent, je ne lui connaissais pas de maîtresse. Or, hier, en même temps que je me réconciliais avec Arthur, j'apprenais, par le plus grand des hasards, que mon mari avait une liaison. Voici comment: enchanté, éperdu, l'âme au paradis, ainsi qu'il me l'affirmait, Arthur était en train de me baiser les mains avec une dévotion presque contagieuse, lorsque, sur un mouvement qu'il fit pour se jeter à mes pieds, des papiers s'échappèrent de sa poche, dont un entre autres qui s'ouvrit juste sur mes genoux et où je lus distinctement ce qui suit: «Mon cher sénateur, j'ai le plaisir de vous annoncer que, sur votre pressante recommandation, Mlle Rébecca, artiste dramatique, vient d'être engagée comme pensionnaire à la Comédie.» La lettre était signée du ministre. Je ne fis ni une, ni deux: «Monsieur, dis-je, une honnête femme n'admet pas dans son intimité un homme qui ose lui déclarer qu'il l'aime, lorsqu'il porte dans sa poche la preuve écrite de ses relations avec une actrice.» Que vouliez-vous qu'il fît? Qu'il trahît! Il n'y manqua pas. Doucement, il reprit ses papiers éparpillés, les rangea dans son portefeuille, puis en choisit un, qu'il me tendit en disant: «Vous m'y forcez, ma chère; ne m'en veuillez pas.» C'était une lettre de mon mari: «Mon cher Sénéchal, mille mercis pour votre aimable intervention. Grâce à vous, ma charmante Rébecca va être au comble de ses vœux. Depuis six mois elle ne rêvait qu'au jour où je lui apporterais, au lieu de bouquet, ce bienheureux engagement...» Bref, il ressortait clairement de ce billet que, loin d'être la maîtresse d'Arthur, Mlle Rébecca était celle de mon mari...
—Il fallait s'y attendre.
—Et je m'y attendais si bien, que, le premier moment de surprise passé, j'ai à peine éprouvé l'ombre d'un dépit. Lorsque j'ai revu M. Chandivier, rien n'eût pu lui faire soupçonner que j'étais au courant de son intrigue. Faut-il tout dire? Eh bien, je lui sais un gré infini de ne m'avoir jamais laissé deviner par ses paroles ou sa conduite qu'il possédait une maîtresse. Voilà comme je comprends le mariage! Pensez-vous que cela ne vaut pas mieux que s'il m'eût brutalement annoncé, sous prétexte de franchise, qu'il aimait une autre femme? A ce compte-là, il y aurait bientôt plus de divorces que de mariages!
—Vous avez raison, Julienne, et vous êtes excellemment conditionnée pour vivre à l'aise dans notre état de société. Que ne suis-je comme vous!
—Vous y viendrez. En attendant, je compte sur vous pour lundi.
—Cette représentation au Théâtre-Français? Irez-vous vraiment?
—J'irai. Ne sera-ce point très amusant de voir Mlle Rébecca? Mon mari m'a beaucoup vanté la pièce: mais je me doute des vraies causes de son subit enthousiasme pour la comédie sérieuse, lui qui, jusqu'à présent, ne fréquentait que les petits théâtres!
—Et vous êtes décidée à ne lui faire aucune observation?