—Que sommes-nous donc venus faire sur la terre?
—Vivre. Heureux qui a aimé: il a souffert. Heureux qui a souffert: il a vécu.
—Quelle ironie! Le bonheur consisterait à être malheureux!
—Oui, dit Odon, mais il faut ajouter un mot. Toute nature d'homme étant forcément malheureuse, par le fait même qu'elle est nature désirante, le bonheur consiste à être malheureux noblement. Et l'idée du bonheur est tellement innée dans nos cœurs, surtout dans nos cœurs d'amants, qu'après avoir souffert, lorsque cette souffrance a été noble, et la plus noble de toutes, la souffrance de l'amour, nous sommes tentés de nous écrier, nous nous écrions: Nous avons été heureux! Oserions-nous dire, ô ma chère maîtresse, quoique les larmes que nous avons versées et que nous verserons encore soient de celles qui rongent le rocher de la foi, oserions-nous dire que nous n'avons pas été heureux?
—Je l'ai été, certes, je le suis, même au milieu de l'épouvante et des ténèbres de l'angoisse.
—Cependant, tu n'aurais jamais autant souffert, si tu ne m'avais pas connu. Cela est non moins certain. Et chaque jour, il faut que je tombe à tes genoux pour te demander pardon, pardon de t'avoir fait souffrir, pardon de t'avoir aimé.
—Odon, la vie est vraiment tragique pour rendre possibles de pareils sentiments!
—Pardon de vivre, pardon de mourir, pardon de tout! Et nous ne sommes pas coupables! Tout doit nous demander pardon, mais comme tout reste muet, c'est nous qui nous humilions.
Ils restèrent longtemps les yeux fixés dans l'infini du ciel, où des étoiles s'allumaient, mais où vainement, vainement ils cherchaient Dieu.