Et maintenant, elle avait peur de la mort.

Rocrange ne se dissimula pas la gravité de son état. Cela pouvait durer longtemps, sans doute. Mais il était marqué. Et comme tous deux étaient de grandes âmes, ils se mirent à causer de l'indomptable Inconnu.

Un jour, jetant un regard chargé de pitié sur son amie, Odon dit:

—Je mourrai le premier. L'existence n'est qu'un court combat contre la destinée. On n'a vraiment pas le temps de se sentir vainqueur ou vaincu. Vainqueur de quoi, si l'on croit à la victoire? La victoire n'est jamais exquise, même pour les heureux: car le désir a toujours été tellement au-delà de ce qu'on a réalisé, que la plus apparente victoire n'est encore et surtout qu'une défaite. N'y aurait-il que des vaincus de la vie? Pour moi, j'ai eu tout ce qui m'était souhaitable; j'ai été le rare privilégié qui a rencontré et obtenu la femme extraordinaire de son plus pur rêve. Combien d'hommes pourraient en dire autant? Et cependant, à peine obtenue, mon vœu inextinguible fut de la rendre enviable aux anges. J'ai tout fait pour cela. Et lorsque je mourrai, j'en serai encore à me demander si la rencontre qu'elle a faite de moi n'a pas été l'ère de son malheur.

—J'ai eu la même illusion, dit Pauline; et j'ai toujours celle de croire que sans la geôle misérable où nous nous débattons, nous serions capables de bonheur, même d'un bonheur à faire envie aux anges. Ce qu'il y a de terrible, c'est que nous l'avons vu, ce bonheur, nous y avons touché; libres, hors de la geôle, nous en aurions joui comme du plus éblouissant soleil; et notre peine s'accroît de ce que nous savons combien sont infimes les artifices qui nous ont retenus prisonniers.

—Je crois que le fait même de vivre constitue la geôle dont tu parles. Sans doute, ses murs sont souvent élevés par la société; nous voyons la société comme cause prochaine, mais la cause première n'est-ce pas toujours et essentiellement la vie? Nous sommes sujets avant tout à notre nature d'homme; et c'est parce qu'il y a des natures d'homme autour de nous que nous sommes inévitablement persécutés. C'est un cercle vicieux. S'il n'y avait pas de natures d'homme se combattant et se faisant échec, il n'y aurait pas de désir et par conséquent de tendance au bonheur. Notre amour n'est-il pas né de ce que nous nous sommes trouvés au milieu de milliers de natures d'homme? Il faut qu'il y ait choix et contraste pour s'aimer. Si, comme deux fleurs prédestinées, nous avions poussé seuls, dans quelque lieu désert, sans avoir jamais connu nos semblables, nous ne nous serions pas aimés; nous nous serions possédés sans débat, de par la loi naturelle et fatale; mais il n'y aurait eu là que le bonheur négatif de l'inconscience, ce qui n'est pas le bonheur et, en tout cas, pas l'amour. Et même alors, dans cette inconscience de nous-mêmes, la vie ne se fût guère révélée moins cruelle. N'eût-elle pas consisté toujours en trois choses: le temps qui passe, la matière qui est infirme et l'esprit qui est exigeant? Et, par là-dessus, terme de tout, enveloppe scellée, couvercle hermétique: la mort!

—L'amour, c'est donc nécessairement la souffrance?

—La souffrance naît de l'amour, comme l'amour naît de la souffrance.

—Et pourtant, s'écria Pauline, je sens bien que l'amour est le bonheur!

—Il devrait l'être, reprit Odon, parce que notre cœur est la source infinie du désir. Il ne peut pas l'être, parce que le désir, qui est notre cœur, ne s'arrête pas de jaillir infiniment.