Celle-ci avait trouvé là le meilleur moyen d'en finir sans phrases. D'un côté, elle signifiait à ses amants une rupture sur laquelle ils seraient peu tentés de revenir; de l'autre, par l'effet du duel, elle s'assurait auprès d'eux contre toute espèce de vengeance par l'indiscrétion ou la calomnie: on ne médit pas d'une femme pour laquelle on se bat, et cela était à considérer avec Sénéchal.

Tout allait le mieux du monde pour Julienne. Il n'en fut pas de même pour les deux adversaires, qui, n'ayant d'ailleurs aucun désir de se battre, ne faisaient, en cela, que remplir une des consignes de l'amour moderne.

Sénéchal fut blessé grièvement. On rapporta Réderic mourant chez lui.

Les journaux s'occupèrent un peu de l'affaire; mais comme tout s'était passé selon les règles, il n'en fut pas autrement question. Le nom de Julienne ne fut pas prononcé.

Odon de Rocrange reçut ces quelques lignes, que Réderic, avant de mourir, trouva la force d'écrire:

«Je viens de me battre pour une femme. Tu devines qui. Il me semble que je vais mal, mal. Je te dis adieu, prévoyant que c'est la fin. Me voici débarrassé. J'ai aimé comme un forçat. S'il y a un autre monde, j'espère que j'y serai libre. Mais pour être libre, il faudrait n'avoir ni âme, ni pensée, ni souvenir, ni désir. Autant dire qu'il ne peut y avoir de vraie liberté que dans la vraie mort. Ainsi soit-il!»

Quelques mois après le duel, Sénéchal mourut aussi, d'une maladie qui, suivant les médecins, était la suite directe de sa blessure.

Par une coïncidence curieuse, ce fut à l'enterrement du sénateur que Facial, qui venait enfin d'être nommé officier de la Légion d'honneur, arbora pour la première fois la rosette.

De notables changements s'étaient produits dans l'existence de l'ancien mari de Pauline. Son «deuil» porté, il n'avait pas résisté longtemps aux pressantes sollicitations de son ami Chandivier. Quelques soupers joyeux furent tout ce qu'il se permit pour commencer. Des scrupules d'homme rangé intimidaient encore sa conscience. Il avait beau raisonner, se dire qu'à son âge il ne pouvait pas vivre sans femme, qu'il n'était plus lié par aucun engagement, qu'il se trouvait moralement et effectivement libre et qu'il n'y avait ni crime, ni honte à sacrifier dans les mesures hygiéniques aux besoins de la chair, ses vieilles habitudes d'austérité ne laissaient pas de l'inquiéter. Facial ne se voyait pas volontiers sous les traits d'un «viveur». Ce qu'il avait toujours flétri du nom de «débauche» lui inspirait un secret malaise. Et pour lui, la débauche c'était déjà la partie fine en compagnie de demoiselles aux approches faciles, où l'on boit du champagne à deux heures du matin et où l'on raconte des histoires gaies. Pétri de prudence, il hésitait devant les incertitudes de l'amour vénal. D'autre part, il n'eût pour rien au monde noué des relations avec une femme mariée. Les circonstances se chargèrent de vaincre ses répugnances.

Le malheureux Chandivier était aux abois. Complètement mis à sec par Rébecca, il ne savait plus où se procurer de l'argent. Depuis longtemps, une séparation de biens était intervenue entre sa femme et lui. Il avait emprunté tout ce qu'il pouvait emprunter. Sa dernière ressource était Facial, auquel il devait déjà de grosses sommes. Et c'était justement pour cela qu'il se montrait si empressé auprès de lui, espérant qu'en mêlant activement à sa vie son ami riche, celui-ci finirait par solder tous les frais de la fête.