Parfois, un éclair lézardait le fond noir de son être: c'était sa vie, l'idée de sa vie traversant rapidement sa mémoire. Sa vie! oh! sa vie brève, inconsistante, sa vie fugitive comme un bondissement de flèche, pour arriver, sans transition, l'instant d'après, à ce but, à la mort, qui, elle, n'était que trop et que trop abominablement vraie! Plus rien! Tout ce qui avait existé et avait si promptement apparu et disparu, toute la vie, cet éclair, avait zigzagué dans les ténèbres pour s'y résoudre éternellement, après avoir illuminé—quoi? O vie-fantôme aboutissant à la mort-vérité! Et à travers quelles souffrances? et pour quelles insondables souffrances? Et cette minute de la mort balancerait par son poids tout le poids—si minime maintenant—de la vie! Et les siècles, les siècles de siècles suivraient, toujours, toujours... et toujours ce serait la mort.

Ne resterait-il rien? Rien! Cet amour, leur amour, l'amour, qui pour eux avait été la vie et les avait souvent élevés si haut qu'ils avaient cru être immortels et divins, l'amour, leur amour ne subsisterait-il que comme la vague auréole d'un songe plus vague encore? Cet idéal, grâce auquel ils s'étaient senti une âme, une âme commune, fondrait-il comme un spectre vain dans la fumée des torches lugubres d'irréparables funérailles? N'aurait-il pas mieux valu n'avoir jamais aimé? N'aurait-il pas mieux valu de suite cette mort, cette mort qui n'en aurait pas été une? Et si la vie terrestre ne pouvait leur être épargnée, au moins que n'en eussent-ils ignoré le grand, l'implacable désir, ce qui ne meurt pas et ce qui meurt toujours, leur double âme, le sanglot, la cruauté, l'illusion de l'amour!

Leur amour avait-il même existé? Et Pauline—ce fut un vide étrange—Pauline douta. Il semblait que puisque l'amour ne pouvait vaincre la mort, c'est qu'il n'avait pas été l'amour.

«Quand, quand ai-je aimé? Je n'ai pas eu le temps! Tout était déjà fini, que je cherchais encore dans l'avenir l'accomplissement de ma destinée! Pas un seul moment je n'ai pu me croire heureuse, comme je voulais que l'amour me rendît heureuse. Pas un moment je n'ai pu me dire: «Me voilà au sommet, je n'irai pas plus loin, je n'ai plus qu'à descendre.» J'ai toujours regardé en avant, j'ai toujours voulu plus, espéré plus. Espéré! Espérer n'était pas aimer! Et lorsque l'impitoyable doigt de Dieu brise cette espérance, n'est-ce pas l'amour, la possibilité de l'amour qu'il raye de ma vie? Et pourtant, jamais femme n'a aimé plus que moi! Je le sens, j'ai aimé, j'ai aimé... Mais plus j'aimais, plus je voulais aimer: et il me semblait, à chaque élan nouveau, que je n'avais pas aimé encore. Et voici: le jour de deuil est arrivé, mon cœur est arraché de ma poitrine alors qu'il devait battre, battre plus fort, battre pour l'infini. Oh! mourir! mourir!... Odon, je veux mourir avec toi... Peut-être le cycle de notre amour n'est-il pas révolu!...»

Elle détourna la tête, comme poussée par quelque force occulte.

Tout à coup, son sang reflua à son cœur.

Dans le coin le plus sombre de la chambre, elle crut voir, elle vit, oh! elle vit à n'en pas douter une forme, tel un brouillard qui se condense, une forme qui se créait. Elle reconnut... Elle le reconnut... Lui!... lui!... C'était son ombre, sa vision se détachant sur le fond obscur des tentures. Et peu à peu, l'ombre se précisa, prit du relief et de la couleur. Elle ondoyait, comme portée par des flots invisibles, comme balancée mollement dans un fluide éthéré. Les doigts devinrent lumineux; ils dégagèrent une lumière phosphorescente, dont s'éclaira tout le haut de la figure. L'apparition était presque vivante maintenant, semblable au reflet d'un homme vivant projeté par une lampe dans une glace noire. C'était Odon, Odon transfiguré, plus beau qu'il ne l'avait jamais été, Odon souverainement serein, brillant de sa vraie nature, sa nature glorifiée. Son regard posé sur Pauline souriait gravement avec une douceur infinie. Lentement, lentement, il fit un geste: il développa son bras hors des draperies blanches qui le vêtaient, et, d'un mouvement insensible, amena un doigt sur ses lèvres. Il resta quelques instants ainsi. Puis, la mystérieuse apparition commença à décroître. Les teintes se fondirent; les formes s'effacèrent graduellement. Bientôt, ce ne fut plus qu'une buée grise, qui elle-même finit par se dissoudre.

Immobile jusqu'ici, sans un souffle, les yeux fixes, dilatés par l'étonnement et par l'attente, Pauline, lorsqu'elle le vit disparaître, voulut s'élancer. Plus rien! C'était le vide morne et terrible. Et là, sur le lit, le corps gisait.

Elle se dit rapidement:

«Il est mort.»