Et Pauline se souvint tout à coup qu'elle se trouvait à Paris, et que, tout près, au Père-Lachaise, le corps de son amant reposait. Elle fut saisie du besoin d'aller sur cette tombe, cette tombe qu'elle ne connaissait pas. Tandis qu'elle poursuivait dans le doute et l'abandon son pèlerinage incertain, le corps qu'elle avait follement vêtu de ses baisers était étendu sous la terre noire, éternellement, éternellement immobile. Pourquoi n'irait-elle pas rafraîchir son front contre le marbre qui le couvrait, s'agenouiller sur la dalle, abîmer sa prostration à l'endroit qui symbolisait et matérialisait à la fois la ruine de sa vie? La tombe d'Odon! n'était-ce pas le dernier refuge? Son cœur brisé s'y répandrait sans retenue; elle aurait encore des larmes, quelques larmes... ce serait doux...
Lorsqu'elle arriva au cimetière, elle crut qu'elle allait mourir. Sa sensibilité fondait en elle, se distribuait dans tous ses membres comme une rosée intérieure et douloureuse. A peine se tenait-elle debout. Ses artères ne battaient presque plus. Elle n'éprouvait pas d'émotion, mais une grande faiblesse physique et morale.
Elle se fit indiquer l'allée où se trouvait le tombeau.
Lentement, elle chemina à travers les édicules tumulaires. Ses yeux erraient à droite et à gauche sur les inscriptions. Brusquement elle s'arrêta et porta la main à son cœur, que fendirent deux ou trois palpitations aiguës. Elle venait d'apercevoir sur un fronton ce simple nom:
DE ROCRANGE
Elle s'approcha, alla s'appuyer contre la grille fermée du caveau. Au dedans, des plaques de marbre scellées, des épitaphes, les unes vieilles, presque effacées, d'autres plus récentes. Et là, au milieu de tous ces «de Rocrange» qui ne lui disaient rien, la sienne! La sienne aux lettres d'or toutes fraîches, qui brillaient trop:
ODON DE ROCRANGE
Né à Paris le...
Mort à Grasse, le...
A côté, une plaque blanche, déjà posée, mais vide: la place réservée à Mme de Rocrange.
Pauline s'affaissa. Ses larmes ne coulaient pas. Elle considérait avec une sorte de torpeur ce sépulcre muet, solennel. Rien ne bougeait. Et son âme à elle, son âme ne bougeait pas non plus. Il lui semblait que sa pauvre âme, elle aussi, était roide sous une pierre.
Longtemps elle demeura ainsi, longtemps. Les heures auraient pu s'écouler sans qu'elle songeât à se rappeler quelque chose de la vie.