—Cette femme, dit Odon, a plus ému mon âme que mes sens. Il m'eût été pénible de penser qu'elle pût être mêlée à quelque mauvaise et banale aventure. On ne médit pas d'elle: tant mieux! Le principal mérite d'une femme n'est-il pas dans cette image pure d'elle-même qu'elle dresse dans les esprits? Elle prédispose ainsi à l'adoration. Rien de matériel ne s'attache à sa personne. Elle peut s'idéaliser sans peine, et, lorsqu'elle provoque l'amour, c'est dans ce qu'il a de noble, de consolant, de saint. L'homme qui a déjà beaucoup aimé réclame de plus en plus l'amour qui élève.
—Ton cas est grave, mon ami. T'imagines-tu que tu trouveras chez cette femme ce que tu n'as pas rencontré chez les autres: le désintéressement, la loyauté, le dévouement? Et fût-elle une exception, n'oublies-tu pas qu'elle n'est ni une vierge, ni un ange, mais une femme mariée et une mère, et qu'elle connaît les turpitudes et les douleurs de la chair? La poésie est morte, et ce n'est ni toi, ni Mme Facial qui la ressusciterez.
—Pessimiste! Sache que je ne demande à la femme que d'aimer, et cela suffit. L'amour transforme la créature terrestre en incarnation de Dieu. L'amour, c'est justement la poésie. Le corps, les sens, les baisers perdent leur ignominie de choses matérielles pour ne plus être que des instruments d'expression de l'idéal. N'y a-t-il pas une différence essentielle entre l'acte charnel de deux véritables amants et l'accouplement brutal dont il est dit: Omne animal post coïtum triste? Je ne prétends pas nier la nature; mais je pense que par l'amour la nature se transfigure au point de devenir le signe du divin. Une femme peut n'être plus vierge de corps: si elle n'a pas encore aimé, elle est plus vierge que la petite fille de dix ans qui verse des larmes de désespoir sur la mort de son oiseau. Mieux que ça: je crois que chaque nouvel amour redonne une virginité à la femme. Y a-t-il, en effet, deux amours qui soient comparables? A toute évolution du cœur, n'éprouve-t-on pas des sentiments inédits, dont on n'avait auparavant aucune idée, ne semble-t-il pas que l'on découvre d'autres horizons exceptionnels, n'est-on pas transformé de telle façon que l'on croit n'être plus le même? L'amour est un grand thaumaturge qui opère continuellement le prodige de la résurrection.
—A ce compte-là, fit Réderic, il n'y a besoin que d'un peu d'imagination pour voir dans les simples mortelles la fine fleur des séraphins du paradis. Je t'envie.
—C'est si vrai, ce que je te dis, que rien qu'à l'idée de la possibilité de cet amour je me sens régénéré. Et Dieu sait si j'ai déjà vécu! Eh bien, mon cœur est tout neuf: ou plutôt, j'ai un nouveau cœur, prêt à fonctionner.
—Après avoir balayé de la place les décombres des anciens cœurs brisés!
—Tu plaisantes, mais c'est cela: quelques tessons à enlever, et il ne reste que le nouveau cœur battant de jeunesse et d'espérance.
—Tu es heureux, soupira Réderic. Moi je garde toujours la même vieille sacoche pleine de trous, de déchirures, d'affaissements, et les raccommodages que j'en tente ne font qu'emporter d'autres morceaux.
—C'est que tu ne crois pas à l'amour, dit Odon.
—Comment, je n'y crois pas? Ah! j'y crois, malheureusement, j'y crois et j'en souffre. Mais, pour moi, l'amour est une passion malfaisante, un vice comme le tabac, l'alcool ou la morphine, dont on ne peut plus se passer, une fois qu'on s'y livre, et dont on meurt empoisonné. L'amour me cause des joies du même ordre que celles de l'ivresse, joies malsaines accompagnées de réveils écœurants. Je me sens un jouet stupide entre les mains de femmes qui s'amusent. Je remplis consciencieusement mon rôle de pantin, et quand elles tirent la ficelle, je lève les jambes, les bras, la tête et tout ce qu'on veut. La seule chose qui me reste à faire, c'est de me moquer de moi-même; je n'y manque pas: on appelle cela du scepticisme, et c'est bien porté.