Au salon, Odon et Pauline, assis dans une causeuse, mettaient à profit un instant de tête-à-tête, tandis que la vicomtesse et Julienne, occupées à feuilleter un album de modes, semblaient plongées dans des considérations absorbantes.

—Connaissez-vous cette pauvre Mme de Saint-Géry? demanda Pauline.

—Personnellement, non: mais j'ai quelque idée de son mari, un homme cynique, incapable de comprendre une femme qui cherche à être aimée. J'ignore si les deux amants sont intéressants: j'affirme que le mari ne l'est pas. Et le fût-il, une femme n'a-t-elle pas besoin d'amour, tout comme un homme; et lorsqu'elle croit le trouver dans une de ces liaisons que le monde taxe d'irrégulières, avons-nous le droit de la juger et de la condamner? Ah! si l'on pouvait pénétrer les cœurs, on verrait d'étranges choses! Partout cet éternel désir d'amour, plus ou moins violent suivant les âmes, enfoui ici sous des couches de pusillanimité, déguisé là de profondes draperies d'hypocrisie, écrasé ailleurs par les nécessités lourdes de la vie, parfois faisant explosion comme une force mal contenue, parfois rongeant sourdement sa prison et s'épuisant à ce travail souterrain. Mais nous ne connaissons personne d'autre que nous, et, malveillants par nature, nous ne voulons pas admettre chez autrui ces sentiments que nous sentons s'agiter au fond de nos cœurs et qui forment, nous en avons conscience, la meilleure partie de nous-mêmes. Et puis, faut-il le dire? nous jalousons l'amour. L'aspect de deux amants inspire une haine féroce, surtout s'ils se permettent d'être heureux sans passer sous les fourches caudines des lois.

—Vous avez aimé?

—Beaucoup. J'aime encore, et peut-être plus que je ne l'ai jamais fait.

—Vous êtes heureux!

—Si le bonheur est en proportion de l'amour qu'on éprouve, oui; s'il dépend de celui qu'on inspire, je n'ai pas le droit encore de me dire heureux: mais l'espérance étant déjà une joie, je suis heureux.

—Selon vous, on n'est heureux que par l'amour?

—Le véritable bonheur me semble difficilement réalisable autrement. Certaines personnes pensent que la quiétude du cœur est le bien suprême; elles craignent les émotions et ne sont pas loin de prendre pour de la folie les plus nobles passions humaines. Mais observez-les: les plus sages ne sont pas réellement heureuses, elles ne sont que calmes.

—N'est-ce point, en effet, une folie que d'abandonner le calme que l'on a péniblement conquis pour s'aventurer sur cette mer orageuse des passions, si fertile en naufrages?