—Ah! Madame, mieux vaut être malheureux par l'amour que vivre sans amour. Aimer est le salut des âmes. Pour quelques-unes, c'est le calvaire; mais même pour celles-là, les pures joies du sacrifice compensent encore les douleurs du supplice. Qu'avons-nous à faire sur la terre, sinon de faire passer notre âme par ces divines flammes qui l'épurent et la rendent apte aux plus hautes fonctions? Sommes-nous des animaux pour borner notre activité à paître, boire et dormir? Sommes-nous des machines pour exécuter quotidiennement le travail nécessaire et rester inertes une fois cet infime labeur accompli? Non, nous sommes des créatures morales, destinées à acquérir par le moyen de la vie une conscience toujours plus complète de nous-mêmes; nous avons une individualité psychique à dégager des tourbes de la matière par l'emploi des puissances spirituelles et sensibles de notre être; nous devons nous créer, comme pour un avenir incommensurable, une vitalité supérieure et féconde, source éternelle de possibilités merveilleuses. Que toutes nos facultés soient mises en œuvre pour cela, la pensée, la volonté, notre sens du beau et du bien, mais surtout l'amour, qui les confond dans une sphère souveraine. Car aimer, c'est à la fois penser, vouloir, comprendre ce qui est beau et ce qui est bien: c'est vibrer à l'unisson de l'univers, c'est tendre à Dieu.

—Considéré de si haut, l'amour devient une vertu.

—C'est plus qu'une vertu, c'est une loi. Que dis-je? c'est la loi. Et la vertu ne consiste-t-elle pas justement à découvrir la loi et à s'y conformer?

—A s'y conformer librement.

—Ou, si la liberté absolue n'existe pas, avec toute l'indépendance possible vis-à-vis des lois inférieures, et en particulier de ces absurdes lois humaines qui sont bien moins des lois qu'une étiquette. Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, a dit Jésus: à Dieu, c'est-à-dire à tout ce que nous reconnaissons dans la nature comme la véritable et essentielle destinée de notre être. Ne sentez-vous pas qu'aimer librement vous rendrait meilleure?

—C'est mon sentiment intime; et je crois que tout ce qui contrarie le libre épanchement de nos désirs est la vraie cause de nos mauvaises pensées et de nos bassesses.

—Et le christianisme, cette religion que l'on invoque si souvent contre les principes éternels du cœur humain, n'a-t-il pas mis, en réalité, l'amour si haut, que le mot qui revient le plus souvent dans ses enseignements est: Aimez! Aimez! Aimez!

—Sans doute, mais l'on se plaît à faire une distinction entre l'amour dont parle l'Évangile et l'amour tel que nous l'entendons, pauvres créatures de chair.

—Eh! Madame, cette distinction est bien superficielle. Il n'y a pas plusieurs espèces d'amours: il n'y a que l'amour. N'est-ce pas toujours une seule cause qui agit, quel que soit celui qui aime et quel que soit l'objet de l'amour? Cette cause, que les savants ont définie par l'hypothèse de l'attraction universelle, est la même qui fait graviter les uns vers les autres les astres dans les cieux et les cœurs sur la terre. Que ce phénomène, chez les êtres vivants, se complique d'une infinité de sensations d'ordre d'autant plus élevé que leur constitution est plus complexe, cela ne change rien à sa nature. Et pour ce qui concerne nos amours humaines, où voit-on qu'il y ait une différence d'origine entre l'amour d'un père pour ses enfants, celui du citoyen pour sa patrie, celui du chrétien pour le fondateur de sa religion, celui du poète pour l'idéal? Partout, c'est cette puissante et mystérieuse attraction qui sollicite les êtres et les pousse irrésistiblement, sans qu'ils puissent, le plus souvent, donner à leur enthousiasme d'autre raison, sinon qu'ils aiment. Et si nous voulons faire des différences de degré, ne mettrons-nous pas le plus haut l'amour de l'homme pour la femme et celui de la femme pour l'homme, amour qui met en jeu l'ensemble complet de nos sensibilités? La femme que j'aime est à la fois pour moi ma famille, ma patrie, ma divinité, mon idéal; elle me fait éprouver toutes les sensations réunies de toutes les amours possibles; je ne saurais plus rien faire, plus rien penser, plus rien désirer qu'elle n'illumine de sa présence; elle est ma vie; elle est la vie. Et voyez comme cet amour est vaste: le corps lui-même y participe. Car loin de vouloir honnir les élans de la chair, je les considère comme le complément des ardeurs de l'âme; j'admire que notre misérable guenille physique se trouve embrasée elle aussi de la même brûlante passion; j'y vois l'ennoblissement du monde physique qui se monte, là seulement, à la hauteur du monde psychique. D'ailleurs, le corps et l'âme sont-ils si distincts l'un de l'autre? Pour ceux qui, comme moi, sont épris de la belle doctrine de l'incarnation, le corps n'est autre chose que la figure matérielle de l'âme; c'est l'âme qui a en quelque sorte cristallisé autour d'elle les éléments nécessaires à sa vie terrestre et leur a donné sa forme. De telle sorte qu'en aimant le corps, c'est encore l'âme que nous aimons, ou plutôt que nous ne pouvons aimer l'un sans l'autre, et qu'aimer spirituellement implique nécessairement aimer charnellement. Je ne sais, Madame, si je vais trop loin, mais je crois avoir deviné en vous une femme bien différente des poupées hypocrites et perverses que nous voyons frétiller autour de nous; il me semble que vous devez mépriser les conversations ridicules en usage dans notre société, et qu'on ne peut que vous plaire à se montrer à vous le cœur à découvert.