—Quel charmant petit garçon!
Lorsqu'ils furent seuls:
—Pensez-vous que ce soient vraiment des folies? dit Odon. Je ne sais ce que vous augurerez de moi, mais puisque me voilà jeté sans autre artifice sur le seuil brûlant de la confession, et que tôt ou tard d'ailleurs il était fatal que mes lèvres s'ouvrissent pour livrer passage au débordement de mon cœur, je n'hésiterai pas un instant de plus à me précipiter dans ce que sera pour moi la destinée. J'ai fait ce rêve, Madame, de vous aimer. Ne vous écriez pas, ne dites pas un mot! Laissez-moi pour une minute au moins l'illusion de croire que mes paroles ne tombent pas comme une vaine graine sur une bruyère rebelle. Vous me pardonnerez ensuite, si je suis coupable. J'ai donc fait ce rêve, et ce rêve, depuis huit jours qu'il dure, remplit ma vie, se gonflant de mirages toujours plus charmeurs, roulant dans un ciel toujours plus doré. J'étais triste; depuis longtemps mon cœur ne battait plus, me semblait mort. Un autre se serait peut-être félicité d'un état qu'il se serait plu à considérer comme le calme. Moi-même, j'essayais de me dire: C'est le repos pour ce pauvre cœur passionné! Mais je sentais un vide affreux où sombrait misérablement mon âme. Vous m'êtes apparue. Oh! ce fut un bouillonnement de mon être entier, qui se reprenait bruyamment à vivre. Une ferveur de joie m'envahit. L'amour, car c'était l'amour irrécusablement, opérait en moi une seconde création, qui me surprenait par sa richesse et sa puissance. Tout le vieux monde fut oublié: une révélation m'apportait le salut. Je m'agenouillai, comme un converti devant le miracle qui le dote d'une foi. Comment m'exprimer plus dignement pour définir le sentiment d'adoration qu'instantanément votre vision fit surgir en moi? J'étais l'homme nouveau dont parle l'Évangile, mes yeux s'ouvraient, je voyais. Ah! comme je maudis l'abîme qui nous séparait! Mais l'amour, l'amour divin, ne suffit-il pas à combler les abîmes? Si j'en crois le ravissement qui me transporte, à l'idée que je suis ici à répandre à vos pieds le flot de ma dévotion, c'est l'ère du bonheur et de la grâce qui commence pour moi. Non seulement j'aime, mais je veux aimer; c'est tout mon désir qui s'élance vers vous. Le seul fait de vous aimer, sans savoir encore si vous répondrez à cet amour, loin de m'être une souffrance, me constitue la suprême félicité. Que vous soyez la vierge intangible ou la femme qui se donne, vous demeurez la divinité secourable, qui avez prononcé le mot qui sauve, et soufflé dans mon cœur l'étincelle de la vie... Mais vous pleurez, Madame!...
—Je pleure: ce sont des larmes de joie... Moi aussi, je vous aime.
—Je le savais, Madame.
—Nous nous sommes devinés bien vite.
—Merci, néanmoins, merci pour n'avoir point voulu lutter contre le destin. Il y a là plus de courage et plus de réelle pudeur. Je vous ai devinée, ah oui! et j'ai deviné que vous étiez la franchise, la noblesse, le véritable orgueil de soi-même, et que vous méprisiez les petites intrigues et les petites amours dont le monde se distrait. Merci, merci de m'avoir jugé digne de vous.
—Je n'ai pas eu à juger. Comment aurais-je pu vous juger, vous qui me paraissiez si grand, si généreux? J'ai subi votre ascendant. Aucune discussion ne s'est élevée en moi pour savoir si je devais ou non vous aimer: je vous aimais. Et comme je n'aime personne d'autre, même d'un amour ordinaire, toute ma liberté, toute ma conscience, tout mon honneur de femme se sont engagés avec mon cœur.
—Pauline, Pauline, vous avez été malheureuse!
—Non pas autant que j'aurais pu l'être, si j'avais eu la notion de l'amour tel qu'il m'a été révélé par vous. Alors, sans doute, seule avec un pareil idéal, j'aurais été effroyablement malheureuse. Et cependant, quand je songe à tous les désirs d'aimer qui m'ont agitée, désirs toujours vains et toujours renaissants, je dois convenir que ma vie jusqu'ici n'a été composée que de cruelles désillusions. Mais ce passé est oublié: l'avenir resplendit à mes yeux et je ne veux voir que lui.