Elle vit son trouble profond, et, pour l'apaiser, elle mit sa main sur la bouche du jeune homme, et lui montra le batelier qui frappait le lac en cadence et chantait un lied amoureux. Il leur tournait le dos; mais il n'avait qu'un mouvement à faire pour les voir.
Georges baisa mille fois la petite main qui d'elle-même s'était pressée sur ses lèvres, et qui semblait lui rendre involontairement ses baisers. Alors, d'une voix si basse, qu'elle paraissait calme, il dit à Christine combien elle avait été la préoccupation de sa pensée; il lui avoua que la première fois qu'il l'avait rencontrée sur le Mélar il l'avait jugée hautaine et fière, et qu'il avait cru ne l'aimer jamais, mais qu'au bal du lendemain, où tous étaient comme éblouis de sa beauté, lui s'était senti pénétré de sa grâce; il avait compris qu'une destinée peut tenir dans un moment, et que sa vie désormais, ce serait elle! Aussi, depuis son départ, il l'avait cherchée partout. Il n'avait eu qu'une sensation heureuse: c'était un jour, dans une rue de Stockholm, en respirant par hasard ce parfum de mimosa qu'elle avait porté.
«Que je porte toujours,» reprit Christine en tirant son mouchoir.
Il le saisit vivement, et, avec une folle ardeur, il s'enivra de ces senteurs exquises. Les parfums, subtils esprits des choses, émanations pures; haleine céleste, charme pénétrant, donnent l'éternité aux reliques humaines, et flottant dans l'air, rapprochent les âmes et les retiennent comme d'invisibles liens.
«Enfin, continua Georges, depuis ce jour je vous ai aimée.... car je vous aime, Christine! Je vous aime avec la pureté des premières passions de la jeunesse, avec toutes les ardeurs qui s'allument dans une âme virile! Oh! j'ai bien souffert, allez! sans avoir un cœur ami pour épancher mon cœur, obligé de garder en mon sein un secret brûlant, sans pouvoir le répandre!
—Et moi! dit-elle, comme entraînée par sa violence, croyez-vous donc que j'aie parlé?»
Elle ne lui fit jamais d'autre aveu.
«Je ne sais, ce que fait le Prince-Karl, murmura le batelier en se retournant vers Christine.
—Il viendra, Piers! répondit la comtesse; soyez tranquille!»
On était arrivé au milieu du lac; Piers souleva ses rames; les petites vagues berçaient le batelet, qui s'en allait à la dérive, doucement. L'homme avait repris à demi son lied, dont la mélodie lente et plaintive, mais infiniment tendre, s'accordait bien avec les paroles d'un chant populaire de la Dalécarlie, familier aux bateliers du lac Mélar, et dont la première strophe débute ainsi: