Le baron, qui avait gardé toute la vive impressionnabilité de la jeunesse, rougit en entendant prononcer le nom de son rival.

«Pour moi, dit-il à la comtesse en s'enfonçant avec elle dans une allée du jardin anglais, j'espère n'y pas venir.

—Et pourquoi donc? fit-elle d'un air de surprise fâchée.

—J'y souffrirais trop! reprit-il à voix basse.

—Et moi, si vous n'y veniez point?

—Alors, mon choix n'est pas douteux, reprit-il avec cette résignation du martyr qui sourit à ses bourreaux.

—A la bonne heure! vous voilà raisonnable, et c'est ainsi que vous me plaisez,» dit Christine en le ramenant vers le bassin de porphyre gris et bleu, où le chevalier jetait du pain aux poissons rouges.

Christine avait toutes les délicatesses du cœur; mais elle aimait! et, dans cet enivrement du premier amour, elle ne s'apercevait même point qu'elle froissait une noble affection, et qu'elle méconnaissait une profonde tendresse. La présence du major ajoutait peu de chose à son bonheur, et, ce peu de chose, il le payait de son repos. C'est déjà une assez rude épreuve que de voir son amour méconnu. Qu'est-ce donc quand à cette première torture il s'en ajoute une seconde, celle de voir un autre amour préféré? Mais la femme que la passion domine est un peu comme ces prêtres d'Orient qui marchent vers la statue du dieu en foulant sous leurs pieds le corps vivant des dévots et des esclaves.

Le major entra résolûment dans cette voie semée d'épines du sacrifice caché et de l'héroïsme inconnu. Christine ne comprit que plus tard la grandeur et le mérite de cette abnégation. Peut-être, s'il faut tout dire, était-ce aussi la faute du baron. Il avait l'amour maladroit: jamais il n'avait tant parlé que depuis que l'on en écoutait un autre. C'était au moins mal choisir son temps. Paisiblement, et pour ainsi dire peu à peu, il s'était habitué à son rôle d'ami préféré, et, tant que personne ne s'était présenté pour en jouer un plus brillant devant lui, il s'en était contenté. La présence de Georges bouleversait sa vie, réveillait ses rêves et interrompait ses espoirs à longue échéance. Rien ne se trahit pourtant au dehors; il y eut bien peut-être quelques accès d'irritabilité nerveuse, promptement réprimés: mais ce fut tout. «Si peu que je sois dans sa vie, se disait-il, c'est au moins cela! Ne lui ai-je pas juré cent fois d'obéir même à un caprice d'elle? Peut-être souffrirais-je davantage encore en ne la voyant pas. Mais la question n'est pas là: elle veut que je reste; restons: c'est la consigne!»

La vie au cottage prit bientôt un caractère tout à fait intime. Axel, le major et Georges y venaient seuls régulièrement. Le drame se nouait entre ces quatre personnages. Christine commençait à perdre un peu de sa sérénité; le major était impassible; Axel observait, plus peut-être qu'on n'eût dû l'attendre de sa nature mobile et légère. Bientôt cependant M. de Vendel, qui était toujours dans les cadres de l'armée active, reçut l'ordre d'accompagner son général dans une tournée d'inspection. Christine le vit partir avec une émotion mêlée d'un plaisir secret: elle fut, à son insu, si charmante pour lui, qu'il comprit tout le plaisir qu'il lui faisait en s'en allant. L'amour qui n'a pas encore souffert a parfois cette naïveté d'égoïsme; son excuse, c'est qu'il ne s'en aperçoit point.