Le major une fois parti, Axel vint beaucoup moins à la villa. Georges, au contraire, y alla davantage. Plus il voyait Christine, et plus il l'aimait. Tout resserrait l'attache de leurs cœurs. Ni l'un ni l'autre ne trouvaient le fond de leur amour: jamais bonheur n'avait été plus complet ni plus égal. Christine avait bien parfois dans l'âme quelque inquiétude vague; mais elle la cachait à Georges, et, le plus souvent, à elle-même. Georges ne voyait sur ses lèvres que des sourires, et tous ses chagrins inconnus, il les emportait avec une caresse. C'est ainsi que les amants consolent! Du reste, on ne savait point lequel aimait le plus; mais ni l'un ni l'autre ne pouvait aimer davantage. Christine avait pour Georges une affection dont la grâce parfois craintive touchait profondément le cœur du jeune homme. Georges avait pour Christine une tendresse passionnée qui enivrait l'âme de la femme. Ils vivaient beaucoup ensemble: pour mieux dire, ils ne se quittaient presque plus. Georges, après les affaires expédiées, se rendait chez la comtesse, tantôt en voiture et par la route de tout le monde, tantôt à cheval à travers champs. Le jour où, par hasard, il restait à la ville, il avait soin de se montrer partout et de faire du bruit pour une semaine. C'était du reste une précaution inutile; on ne s'occupait guère d'eux. Stockholm n'est pas aussi petite ville que certains salons parisiens.
On raconte les catastrophes et les péripéties d'une vie que le malheur traverse. On fait des livres avec les événements et les aventures des amours contrariés: le bonheur n'a pas d'histoire.
L'été s'écoula comme un jour sans nuages. Ce fut pour eux une de ces saisons rapides et bénies qui ne reviennent jamais deux fois dans une existence. Georges le sentait, et il en jouissait avec une sorte d'avidité un peu âpre, qui parfois troublait Christine. Elle, au contraire, accueillait le bonheur avec une reconnaissance secrètement étonnée; elle ne le croyait plus fait pour elle, et il la surprenait autant qu'il la charmait. Son âme, trop délicate, avait gardé l'empreinte des premières douleurs de sa jeunesse, et, malgré l'affection dont on l'avait toujours entourée depuis, il lui était demeuré une sorte de défiance contre elle-même. Il en est souvent ainsi dans les natures les plus exquises, exposées d'abord aux durs froissements de la vie. Elles se replient sur elles-mêmes, invinciblement, et, quand, plus tard, une tendresse sympathique vient à elles pour les relever et leur créer une nouvelle vie, il faut de longs et patients efforts pour leur rendre cette confiance sereine qui est au bonheur comme le gage de sa durée. Ces souffrances morales de la première vie aigrissent, en les corrompant, les âmes vulgaires, qui se vengent plus tard sur ce qui les entoure: elles ont souffert; on souffrira par elles! mais les âmes généreuses rendent au contraire le bien pour le mal, et elles font la joie des autres, impuissantes seulement quand il s'agit de leur propre félicité. Il y a des plantes qui donnent leur parfum quand on les écrase!... mais quand une fois elles l'ont donné, elles ne peuvent plus refleurir.
Christine avait gardé la fraîcheur et la tendresse des jeunes années; elle n'avait perdu que la confiance qui d'ordinaire les accompagne, et elle était devenue meilleure pour les autres en devenant moins bonne pour elle-même. Aucun amour, plus que celui de Georges, n'était capable de pacifier ses craintes et de lui rendre la seule chose qui lui manquât, la juste appréciation de soi. Mais, ici encore, l'excès de sa délicatesse l'égarait. Elle se sentait aimée plus qu'elle n'eût espéré, autant qu'elle pouvait désirer de l'être; mais, toujours ingénieuse à tourmenter ses joies mêmes, elle se demandait s'il ne se mêlait point trop de bonté à l'affection de M. de Simiane, s'il ne l'aimait point trop pour elle et pas assez pour lui. Elle eût voulu le savoir égoïste, pour se permettre enfin d'être heureuse tout à fait; noble et charmante erreur d'une adorable nature, qui craignait toujours de trop recevoir et de ne point donner assez, et dont le suprême bonheur était le bonheur de l'autre.
Georges, qui n'était qu'un homme, soupçonnait ces raffinements plus encore qu'il ne les comprenait; il en avait cependant le pressentiment et l'inquiétude; car voici la lettre qu'il écrivait à son ami vers les premiers jours de l'automne.
GEORGES À. HENRI.
«Tu ne m'as pas répondu; je t'en aurais voulu si j'avais eu le temps. Mais j'ai passé une saison enchantée. C'est une vie à part dans ma vie. Cette femme, vois-tu, je ne saurais ni trop la louer ni l'aimer trop. Elle m'a fait pénétrer dans un monde nouveau de tendresse et d'amour. L'amour avec elle ne ressemble à rien de ce que l'on a connu, et quand je lui dis que j'aime pour la première fois, et qu'avant elle je n'ai jamais aimé, il me semble que je dis vrai. Tout en elle est tendresse et passion, avec une fraîcheur, et, si j'ose dire, une prime fleur de jeunesse, qui semble s'épanouir, ou plutôt s'entr'ouvrir pour moi. Je ne sais pas comment on a fait pour me la conserver ainsi: c'est sans doute une affaire de climat. Il y en aurait eu pour un hiver parisien. Je te jure qu'elle est parfaite. Et puis, elle est belle! Tu sais que c'est un détail auquel j'ai la faiblesse de tenir. Il y a des gens qui prétendent que l'on s'accoutume à tout, et qu'après huit jours il n'y a plus de différence entre une femme belle et une laide! C'est un paradoxe inventé sans doute par quelque victime des erreurs de la nature; mais il ne m'a jamais convaincu. Je pense, au contraire, que c'est précisément lorsque le calme succède aux premiers transports qu'il est doux d'arrêter sa vue sur les lignes pures et les gracieux contours d'un visage aimé, qui charme encore en reposant. C'est ce que je trouve chez Christine. Rien ne trouble en elle l'harmonieux accord de la femme qu'on devine et de la femme qu'on voit. Jamais âme plus noble ne s'est révélée sous de plus nobles traits.
Voilà pourquoi je l'aime tant, avec un si complet détachement de tout ce qui n'est pas elle. Tu le sais, mon ami, j'ai besoin de la perfection comme si j'en étais digne! Une seule chose m'afflige, non pour moi,—mon égoïsme s'en réjouirait,—mais pour elle: je veux dire cette inguérissable défiance qu'elle a d'elle-même; cette crainte de ne jamais assez faire, alors qu'elle a déjà trop fait. Cette inquiétude rêveuse et vague, que l'on rencontre si peu chez nos Françaises, et qui est comme le fond même de son âme, elle l'oublie parfois.... mais elle y revient toujours. J'ai beau renouveler à ses pieds mes serments d'amour, je sens qu'elle les croit quand elle les entend, et je devine qu'elle en doute quand elle ne les entend plus. Ses adieux ont quelque chose de déchirant; quand nous nous quittons pour vingt-quatre heures, on dirait que nous ne devons plus nous revoir.
Un jour je l'entendis qui murmurait en me regardant: «Oh! être jeune!» Ce mot me frappa. Est-ce que deux ou trois ans—quatre ou cinq, si tu veux—qu'elle a de plus que moi, pourraient l'effrayer? Chère folle! Je fis comme si je ne l'avais pas entendue; les consolations sont parfois maladroites: elles laissent croire aux gens qu'ils en ont besoin, et, avec cette nature, si fine qu'elle comprend trop, si délicate qu'un rien la blesse, tout devient dangereux.
Quand je crois que ces idées tristes lui arrivent, je prends les meilleurs moyens de la distraire. Je prétends que son âge est un artifice de sa coquetterie, que les femmes n'ont d'autre extrait de naissance que celui qu'elles portent sur le visage, qu'elle a vingt ans le matin, et dix-huit le soir! et je te jure, Henri, que je dis vrai. Jamais la nature n'a plus fait pour une femme. Les glaces du Nord ont sans doute préservé chez elle la pureté du sang, et les années lui ont tout apporté sans lui rien prendre.