Je ne puis pourtant pas lui expliquer tout cela; elle me reproche déjà de la trop juger, bien qu'elle-même ne s'en fasse pas faute dans le particulier, et pendant que je rédige mes dépêches. Quoi qu'il en soit, Henri, aime-la sans la connaître; aime-la parce qu'elle me rend heureux, bien heureux, en vérité! et je sens chaque jour grossir ma dette pour tout ce bonheur qui me vient d'elle. Il ne faut point qu'elle le sache pourtant, car elle assure qu'elle n'aime que les ingrats, qu'elle ne fait rien que pour elle-même, et qu'elle cessera de m'aimer la veille du jour où je devrai lui savoir gré de quelque chose. Ce n'est pas là, tu le vois, une femme comme une autre, et c'est sans doute pourquoi je l'aime; aucune ne m'aurait donné ce que j'ai reçu d'elle: la vie du cœur et la vie de l'âme. En elle je trouve une force et une direction; elle m'inspire, sans paraître seulement s'en douter: ce qu'elle veut, c'est ce qui doit être.
Tu sais que je suis assez rude aux conseils; mais les femmes, plus que nous, ont la main légère et forte, douce et puissante, et je crois, en vérité, qu'elles seules peuvent conduire certains hommes, comme elles seules, dit-on, peuvent mener certains chevaux. Depuis que je l'ai vue, je sens que ma vie est meilleure: je suis dans un monde d'idées plus hautes. Tout est là, mon cher, tout est dans la femme qu'on aime! ailleurs il n'y a rien. Christine n'est pas un bas-bleu, sotte espèce que je n'ai jamais pu sentir; mais elle connaît la littérature de son pays et comprend la nôtre: elle m'explique ce que je ne sais pas et me demande ce qu'elle ignore, et nos heures passent rapides et charmantes; nous travaillons comme deux enfants, élèves et maîtres chacun à notre tour.
Veux-tu un détail?
Tu sais que j'adore la musique et que je ne puis souffrir le piano: c'est mon caractère! Un soir, j'avais été retenu à Stockholm tout le jour, et je ne pus venir qu'assez tard: je vis le salon éclairé. Nous nous tenons d'ordinaire dans un petit boudoir.... le mot est mal choisi, car ce n'est pas un boudoir comme tu l'entends, et l'on n'y trouve aucune de ces futilités, plus ou moins coûteuses, que recherche la main frivole des femmes. C'est une sorte de cabinet, entre son salon et sa chambre, où elle a ses livres, quelques tableaux et un petit portrait de moi à douze ans, qu'elle a copié au pastel avec beaucoup d'habileté; elle n'y reçoit jamais les étrangers, et c'est pour nous un sanctuaire, sacré comme la chambre à coucher d'une Anglaise.
«Une visite!» me dis-je en apercevant les vitres qui flambaient; et, comme il me plaisait d'être seul, ce soir-là, je me permis un petit mouvement d'humeur. En approchant j'entendis les sons doux et voilés d'un de ces orgues de création nouvelle, qui font pénétrer la musique partout. Je demandai au valet de chambre s'il y avait du monde.
«Personne, me répondit-il; madame est seule.»
Je montai.
Christine était assise devant l'orgue: elle jouait des mélodies suédoises en s'accompagnant à demi-voix. J'entrai sans bruit et j'écoutai.
Après avoir effleuré, comme pour essayer les octaves, les touches d'ébène et d'ivoire, elle s'arrêta un instant, posa sa tête dans sa main, comme pour recueillir ses souvenirs ou sa pensée; puis, frappant deux ou trois accords, elle chanta, mais si doucement, et avec quel charme profond! ce lied populaire:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!