«Tu tiens ton bonheur dans ta main: ne l'ouvre pas. Le bonheur a des ailes; c'est un oiseau qui ne se pose jamais deux fois sur la même branche. Fais mettre les bans: je vais demander un congé; je veux être le premier à saluer la comtesse de Simiane. J'aurais voulu t'écrire plus longuement; mais tu ne lis pas les longues lettres, et je veux profiter, pour t'envoyer celle-ci, de l'occasion d'un certain M. Borgiloff, que j'ai beaucoup connu en Italie: il arrive de Florence et passe ici pour rejoindre la légation russe. Mon billet te sera peut-être remis par Mlle Nadége, sa fille, une brune aux yeux bleus, qui a fait tourner ici toutes les têtes. Au dernier bal de la cour, le galant roi Louis n'a regardé qu'elle. La douce Lola Montès a cassé trois cravaches le lendemain.»
CHRISTINE À MAÏA DE DJORN.
«Il a été retenu toute la matinée, et il dîne ce soir chez son ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous sommes rencontrés par hasard (connais-tu ces hasards-là?) je ne l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises, que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi, ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là, c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a prise!
J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu, c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines, bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue, et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge, qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans. J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence. Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule bien habilement,—mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme il a la mienne.
Hier, nous avons eu un entretien solennel.
«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente chez vous en cravate noire et en redingote.
—Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand nous sommes seuls.
—Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui sort un peu de mes habitudes.
—Parlez vite, vous m'effrayez!
—Déjà, comtesse?»