Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire.... j'étais si loin de m'attendre!...

«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous me faites peur avec vos airs mystérieux!»

Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée:

«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette petite main que vous voulez déjà me reprendre.»

J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir aimée ainsi!

«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas exiger....

—Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si triste!

—Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous comme pour moi.»

Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler. J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu: c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut.... pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa, tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!—toujours, ce grand mot de l'éternité humaine,—marcher avec lui, la main dans la main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons, remplace jamais cela?

Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur.