Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui; mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses yeux,—mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter moins?
Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne craignent pas.
Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie. Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni veille ni lendemain.»
MADAME DE BJORN À CHRISTINE.
«Je te plains et je t'admire; tu me fais envie et tu me fais peur. Mais que puis-je te dire? Je ne connais rien à tous ces grands sentiments. Ne m'écris plus de pareilles lettres. Depuis que j'ai lu celle-ci, je passe ma vie à trembler. Je sens qu'un tel amour doit être tout toi; mais je ne sais pas s'il y a un homme au monde qui le mérite. J'aime beaucoup mon cher baron; mais je suis plus calme, et lui aussi, et nous n'en sommes pas plus malheureux. Quoique je n'aie pas ton imagination, je me doute bien que tu dois avoir des heures charmantes. Mais cette vie est un rêve: prends garde au réveil. A ta place j'aurais accepté. Tu seras belle longtemps: c'est de famille; M. de Bjorn, qui t'adore toujours, me dit que ta mère a fait des passions à cinquante ans. Le mariage a du bon, et, si rien n'est parfait en ce monde, c'est peut-être encore la meilleure chose parmi les mauvaises. Je ne te fais pas de morale, quoique je sois toujours un peu puritaine: je garde cela pour moi. Mais, au point de vue même du bonheur, le mariage est encore la plus sûre des garanties. Un inconstant est bien retenu par la douce voix d'un petit ange rose et blond qui lui crie: «Papa!» Il s'arrête sur le seuil, se retourne, voit la mère qui sourit,—et reste. S'il s'en va, il revient. Mais les autres! une fois partis, on ne les revoit jamais. Ce sont des oiseaux de passage qui chantent sur les branches, picorent le fruit.... et s'envolent. Réfléchis encore!
Aimée comme tu l'es, tu peux tout. Tu seras punie de passer à côté de ton bonheur. Ton bonheur! en le faisant, ne feras-tu pas le sien? Voilà vraiment un homme bien à plaindre, parce que la plus aimable femme de Suède aura quelques années de plus que lui, c'est-à-dire plus d'âme, plus de dévouement, plus de vraie tendresse, car il n'y a qu'à notre âge que l'on sache aimer, ma chère; à vingt ans une femme aime l'amour; à trente ans elle aime l'amant et le mari, surtout quand elle a le bonheur que les deux n'en fassent qu'un.
Et ce pauvre major? un grand cœur, ma Christine! mais je ne suis pas assez éloquente pour plaider les causes perdues! en voilà un qui t'aimait! c'est toi qui l'as chargé d'une mission? C'est bien trouvé! Il est toujours heureux pour une femme d'être la cousine d'un ministre.
Si ta protection pouvait nous envoyer à Paris! Je porte Copenhague sur mes épaules. Adieu. Mon amitié t'attend. Tâche de n'en avoir pas besoin! C'est un capital dont tu ne touches pas les intérêts; mais tu es sûre de le trouver toujours. Pardonne-moi cette comparaison financière: on a parlé argent autour de moi toute la soirée. C'est la maladie du jour, et je crois qu'elle est contagieuse.»
IX
L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre. Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées; elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour. Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième, avaient glissé sur Christine comme les siècles sur le marbre éternel de ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand, pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté. Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête, appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire, avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme, devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par dedans; son œil un peu allongé, comme la feuille dépliée du pêcher, si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques; la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant. Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui frappait l'autre,—ensemble, malgré la distance.