X

Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.

Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux.

Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage; tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du bien; il gardait encore des doutes consolants. «Ces Français ne savent pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et, s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore un assez beau rôle.»

La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole: pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier, quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel suivre.

La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position; elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc, sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop en retard, elle arrêtait la pendule.

Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances, qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles, difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps.

XI

Un soir, à l'ambassade d'Autriche, Georges, après avoir fait le whist d'un général et de deux diplomates, demanda son traîneau. Comme il passait devant la dernière banquette du salon, il entendit un chuchotement de voix moqueuses. Deux femmes causaient et riaient en le regardant. L'une d'elles était une Suédoise assez coquette, à laquelle il avait eu l'impardonnable tort de ne pas faire la cour. Il n'avait jamais vu l'autre.

«Il n'a donc que la permission de dix heures? dit celle-ci d'une voix sèche et mordante à son amie, qui étouffait un méchant rire sous la nacre de l'éventail.