—Alors c'est qu'elle vient tard, et que vous partez de bonne heure. Oh! il n'y a pas de mal à cela; vous y avez perdu les débuts d'une élégante dans nos salons: mais c'est un malheur facile à réparer.

—Vous m'y aiderez, chevalier.»

Et le comte, qui s'était rapproché de la porte, se mit à examiner Mlle Borgiloff avec une attention que peut-être Christine eût trouvée trop scrupuleuse.

Pour un juge fin de la beauté féminine, Nadéje était loin de mériter l'éloge que le chevalier faisait d'elle. Elle avait beaucoup d'éclat, et, dans un cercle de femmes, c'était toujours elle que l'on remarquait la première; mais elle excitait l'attention bien plus qu'elle n'attirait la sympathie.

Il y avait de la dureté dans les plans trop nettement accusés de son front; malgré la rondeur ferme et veloutée des joues, on devinait la saillie des pommettes accentuées; sa main, petite, mais dure de paume, sèche dans l'étreinte, avec un pouce trop fort et des doigts légèrement renflés au nœud des phalanges et carrément coupés, indiquait l'esprit positif, la volonté tenace et l'ardeur ambitieuse de la femme qui veut parvenir, son nez trop court (un peu plus il était écrasé) rappelait l'origine kalmouque de sa famille, plongée depuis trop peu de temps encore dans le grand courant de la civilisation occidentale. Pour être vrai, il fallait bien lui reconnaître une taille charmante, plus accomplie et mieux formée qu'il n'arrive d'ordinaire chez les jeunes filles, et une fleur de teint éblouissante:—des roses du Bengale écloses sur de la neige;—une bouche un peu grande, mais rouge comme la grenade mûre, et faisant luire, quand elle riait ou qu'elle parlait, l'éclair humide et nacré des dents blanches; ses beaux cheveux fièrement relevés, et dégageant la tempe, sans une perle, sans un ruban, sans une fleur, s'amoncelaient sur la nuque en masse sombre, dont le noir sans reflet absorbait la lumière et semblait l'éteindre. Son œil allongé avait l'air de s'ouvrir par une fente, comme celui des races félines: mais la passion pouvait le dilater puissamment; il se redressait aux coins vers les tempes, par une oblique chinoise qui donnait à sa physionomie, quelque chose de singulièrement piquant. Elle en jouait comme d'un instrument perfectionné: son regard avait des gammes de rayons, tantôt perçants et vifs, tantôt adoucis en de si molles langueurs, qu'on eût cru l'apercevoir à travers un voile de larmes. Beaucoup de femmes étaient plus belles; on en rencontre rarement de plus séduisantes: mais ce n'était point l'âme qu'elle séduisait.

Nadéje n'était pas riche. C'était là le pied d'argile de la statue à tête d'or. Le plus clair de sa fortune était la protection du czar et les talents de son père, qui n'avait pas assez de naissance pour arriver au premier rang dans une carrière où la noblesse est souvent le premier des mérites. Une disgrâce ou une maladie pouvait la ruiner. N'ayant point l'indépendance que l'on trouve dans le patrimoine assuré de la famille, elle voulait donner par le mariage une base solide à son avenir. Cette préoccupation constante dominait chez elle tous les entraînements de la jeunesse. Si elle ne les étouffait point, Nadéje les ajournait. A vingt ans elle avait un plan de conduite. Élevée par son père au milieu des hommes, traversant dans toutes les capitales les sociétés les plus intelligentes de l'Europe, et s'appropriant tout, avec cette facilité d'assimilation qui est le propre de certaines races, elle mettait au service de ses petits intérêts des moyens assez puissants, qu'elle dirigeait avec le calme et la ruse froide d'un diplomate en jupons.

Arrivée à Stockholm depuis peu, elle n'avait encore été présentée que dans deux ou trois salons; mais un secrétaire de son ambassade l'avait merveilleusement renseignée sur la cour et la ville. Elle avait ses notes particulières. Décidée à ne pas coiffer plus longtemps le chef vénérable de sainte Catherine, elle s'avançait vers le mariage sans faire de faux pas sur le terrain glissant du monde. Il ne lui manquait plus qu'une petite chose: le mari.

En voyant rentrer Georges dans le salon, la physionomie de Nadéje opéra un changement à vue trop soudain pour être bien sincère. Elle n'écouta plus la petite baronne, qui continua seule sa chronique peu charitable. Elle leva au plafond, comme pour prendre le ciel à témoin, son œil innocent, qui se voila d'un nuage de rêverie; bientôt elle s'approcha de la cheminée, et d'un doigt distrait effeuilla dans une coupe de Chine une des roses de son bouquet. Elle tournait ses épaules vers Georges avec la cambrure de reins d'une cariatide: M. de Simiane ne pouvait voir qu'imparfaitement son visage. Nadéje, qui s'était trop regardée pour ne pas se bien connaître, se défiait un peu de son profil; mais elle montrait assez volontiers sa nuque opulente et les belles attaches de son cou.

Georges la regardait fort attentivement, sans s'apercevoir qu'elle suivait dans la glace le mouvement de ses yeux.

«Nommez-moi donc à cette belle Mélancolie, dit-il au chevalier.