—Il paraît, reprit Axel, que j'ai le privilège de vos présentations; mais je vous préviens que je ne réponds pas des conséquences.»
Ils s'avancèrent vers la jeune fille, qui tout à coup se retourna, au moment où ils n'étaient plus qu'à deux pas d'elle, avec un geste de surprise d'un naturel admirable: ses lèvres s'entr'ouvrirent comme pour un petit cri, qu'elle ne poussa point, et l'on put voir courir sur ses épaules de neige le frisson du réveil en sursaut. Aucun de ces détails n'échappa au jeune diplomate.
Axel nomma le comte de Simiane, et tous trois commencèrent à causer debout, près de la cheminée, en ce moment déserte. Georges trouva que le chevalier aurait bien pu s'éloigner après la présentation. Il n'aimait pas les conversations à trois. Georges, sans même s'en apercevoir, commettait sa première infidélité. Quand un homme désire se trouver seul avec une jeune et jolie femme, il en offense une autre: celle qu'il aime.
L'orchestre jouait les premières mesures d'une polka. Georges s'inclina devant la jeune fille et lui tendit la main en souriant; elle y mit la sienne avec une grâce charmante, au moment où deux jeunes officiers s'élançaient pour l'engager. On ne dansait pas encore; mais, à un certain mouvement de chaises et de fauteuils, Georges devina qu'il s'agissait d'un cotillon, cette danse qui, pour les uns, commence toujours trop tôt et finit toujours trop tard, tandis que, pour les autres, c'est précisément le contraire. M. de Simiane jeta un regard furtif sur la pendule; elle marquait onze heures moins un quart. «Et ma pauvre comtesse! pensa-t-il; à quelle heure arriverai-je chez elle?» Si diplomate que l'on soit, on ne peut pas tout cacher: une ombre obscurcit le visage du jeune homme, et Nadéje sentit comme un frémissement nerveux dans la main qui tenait la sienne. Elle releva sur le comte ses yeux qu'elle tenait baissés, et laissant passer son plus doux regard à travers de longs cils soyeux:
«Monsieur le comte, lui dit-elle d'une voix timide, presque soumise, je ne veux pas vous devoir à une surprise: vous m'avez demandé une polka; je ne vous condamnerai point à un cotillon.» Elle ajouta, en le regardant à la dérobée: «On sait quand le cotillon commence, on ne sait pas quand il finit.» Et elle voulut dégager sa main: Georges la retint avec une contrainte polie et la regarda plus qu'il n'avait encore fait.
Nadéje baissa de nouveau les yeux en rougissant: elle parut troublée comme une jeune pudeur à qui l'on parle d'amour pour la première fois. Georges l'enveloppa tout entière d'un long regard.
«Il est vrai, répondit-il, que je n'avais point tant espéré; mais, si j'ai demandé moins, je n'en suis que plus charmé d'avoir davantage.»
Nadéje s'appuya sur le bras de Georges avec plus d'abandon, et le jeune homme put voir sur son visage une expression de reconnaissance heureuse.
Cependant le conducteur du cotillon, un jeune homme assez élégant et suffisamment sot pour son emploi, avait donné le signal des premières évolutions: bientôt les figures se succédèrent dans leur ordre capricieux et galant. Tour à tour les couples se perdaient dans la foule ou se reformaient à leur gré. Tantôt les cavaliers choisissaient leurs dames, tantôt les dames choisissaient leurs cavaliers. Georges et Nadéje se donnèrent des preuves insignifiantes d'abord, mais trop multipliées, de leur mutuelle préférence. Bientôt ils furent en coquetterie réglée. Georges se retrouvait, non sans un secret plaisir, sur son ancien terrain. Il y avait plus d'un an qu'il vivait aux pieds de la comtesse, sans se permettre la distraction même la plus innocente auprès d'une autre. Il est vrai qu'il n'en avait pas eu même le désir. Il n'en trouva pas moins sa conduite extraordinairement méritoire. Il se dit que peu d'hommes à sa place auraient poussé aussi loin le scrupule de la fidélité, et que, jusqu'à un certain point, c'était même donner à Christine une preuve de défiance que de ne pas oser s'occuper d'une autre femme, comme si elle avait à redouter la comparaison. La conclusion de tout ceci fut qu'il devait faire un peu la cour à Nadéje. Il est vrai que la jeune fille déploya pour sa conquête tout un arsenal de séductions: elle fut tour à tour railleuse et mélancolique, étincelante de verve ou recueillie en des silences pleins de choses. Elle était trop habile pour se permettre l'allusion même la plus indirecte contre Christine, et M. de Simiane n'était point d'ailleurs homme à la permettre; mais elle sut, en deux ou trois occasions, parler fort délicatement de ces grands sentiments du cœur, si beaux, qu'il faut les admirer partout où on les rencontre, mais si rares, qu'en les voyant on est excusé presque de leur porter envie. Tout cela fut indiqué plutôt que dit, avec ce tact suprême du monde, qui sait ne jamais blesser, glissant sur tout, n'appuyant sur rien. Puis Nadéje dansait à merveille; ce qui ajoutait beaucoup de persuasion à ses paroles. Le cotillon suédois a des pas de caractère qui développent la grâce de la femme et rehaussent l'élégance de sa beauté.
Nadéje le savait et en abusait. Au milieu de ces figures qui commencent l'émancipation des jeunes filles, en leur permettant quelque liberté dans leurs choix, elle fit à Georges l'hommage de tous les siens: elle sollicitait le mouchoir avec le regard humble et amoureux de l'esclave qui attend le bon plaisir de son maître; elle lui offrait le bouquet avec le geste d'une sultane qui veut prendre un favori. Quand on la conduisit au fauteuil pour le pas du miroir, tous les danseurs défilèrent devant elle comme une armée de prétendants; une main légère, rapidement passée sur la glace, semblait effacer chaque nouvelle image: c'était le signe du refus. Georges, à son tour, et le dernier vint plier le genou sur le coussin de velours. Une seconde de trop, peut-être, elle contempla dans le miroir le visage du jeune homme, où perçait une nuance d'inquiétude; puis, se penchant vers lui, elle étendit la main, comme pour le relever, et ils valsèrent ensemble. Elle emmêla les pas. Georges, pour la soutenir sans doute, l'enlaça dans une étreinte plus puissante, et la rapprocha de sa poitrine. On eût dit qu'elle allait fléchir et incliner sa tête jusque sur l'épaule du danseur; mais tout à coup elle se dégagea, et s'arrêtant: