Elle le regarda dans les yeux.

«De toute mon âme, Christine!

—C'est bien! avec vous le bonheur me revient.... Maintenant, causons.... C'était donc bien beau, monsieur, ce bal qui vous a fait m'oublier?

—C'était brillant comme tous les bals officiels: des épaulettes et des diamants! Qui en a vu un en a vu mille! Je n'y veux plus mettre les pieds; laissons chercher le plaisir à ceux qui n'ont pas trouvé le bonheur.»

L'antithèse était vieille comme le monde et digne d'être rimée sur les papiers roses d'un confiseur, au jour de l'an. Elle n'en fit pas moins son effet. La comtesse se sentit toute rassérénée, et, avec cette confiance un peu aveugle des natures généreuses, ce fut elle la première qui parla des nécessités de la position officielle, des exigences du monde et des devoirs que son nom et son rang imposaient à M. de Simiane. «Seulement, ajouta-t-elle, quand vous devrez rester si tard, je sortirai moi-même. Je ne passerai pas ainsi toute une soirée sans vous voir.»

La paix fut signée; le nom de Nadéje ne fut point prononcé, et la comtesse n'eut pas même un soupçon.

Christine oublia; Georges ne se souvint que pour entourer celle qu'il aimait d'attentions plus délicates et de soins plus empressés: ce fut comme un second printemps de leur amour, avec plus de feux que le premier. Christine en était tour à tour effrayée et charmée: tantôt elle s'abandonnait à l'impression heureuse, comme une femme qui se sent bien aimée et qui a mis son bonheur dans son amour; tantôt elle éprouvait un trouble secret devant ces fiévreuses ardeurs, et se surprenait à regretter tout bas la tendresse plus égale des premiers jours. Celles-là seules qui ne connaissent pas le cœur des hommes peuvent préférer la passion à la tendresse.

Georges, cependant, continua de tenir sa vie en partie double. Il alla dans le monde plus que jamais. N'était-ce point Christine qui le voulait? La comtesse, un peu souffrante, resta près d'un mois sans sortir. Georges, pendant ce mois-là, ne manqua pas un seul jour à venir terminer la soirée chez elle. Nous devons ajouter que presque partout il rencontrait Nadéje.

Ils étaient en commerce réglé de galanterie mondaine: on le remarquait déjà. Il est vrai que les coquetteries de la jeune Russe n'entamaient point son cœur; mais il s'en occupait quand elle était là, et s'en préoccupait quand elle n'y était pas: c'était trop. Il jouissait des grâces de son esprit avec une complaisance dangereuse déjà, sinon coupable encore.

Georges était bon; ses ennemis mêmes n'ont jamais pu lui reprocher qu'un peu de faiblesse dans le caractère et d'irrésolution. Mais la force, cette vertu virile, n'est-elle pas nécessaire à celui qui porte dans ses mains le bonheur d'une femme?