Georges, mécontent de lui, devint bientôt mécontent des autres. Il perdit peu à peu la sereine égalité de son humeur. Il devint nerveux et irritable et éprouva de temps en temps le besoin de se mettre en colère. Dans ces moments-là il en voulait à la comtesse de cette désespérante perfection qui ne lui donnait pas même le prétexte de se fâcher un peu. Souvent, dans un intérieur, jadis si calme, il rapportait les orages couvés au dehors. Ils n'éclataient pas sans doute; mais on pouvait, à son trouble, reconnaître au prix de quels efforts il parvenait à les contenir. Cela seul suffisait à faire le désespoir de Christine; désespoir muet, sans larmes et sans cris. Christine était une de ces belles âmes pour qui le dévouement semble être le premier des besoins, et qui ne sont jamais heureuses que du bonheur qu'elles donnent. L'agitation inquiète de Georges ne pouvait lui échapper longtemps; elle était trop discrète pour songer à lui en demander la cause et trop délicate pour n'en souffrir point. Bientôt, à divers symptômes, elle sentit que la pensée d'une autre femme troublait l'âme de Georges. Elle n'avait point de preuves; mais celles qui aiment n'ont-elles pas une sorte de devination magnétique qui leur apprend tout ce qu'on ne leur dit pas? Christine, d'ailleurs, entourée aujourd'hui d'hommages, inspirant aux plus nobles et aux meilleurs des sentiments chevaleresques, et pour laquelle ses amis avaient un culte plutôt qu'une affection, avait été comprimée dans sa première jeunesse, froissée dans les dures épreuves du mariage, et elle s'était peu à peu repliée sur elle-même: elle avait vécu au milieu du monde dans une vraie solitude de cœur; elle y contracta une sorte de défiance que pendant longtemps, rien ne put guérir. Elle crut également qu'il lui était difficile d'aimer et impossible d'être aimée. Elle ne se trompait donc pas quand elle disait à M. de Simiane qu'il lui avait apporté une nouvelle vie.

Cette vie nouvelle et si complète avait eu pour eux toutes les grâces, toutes les fleurs et tous les parfums du printemps de la jeunesse et de l'amour. Christine fut si heureuse qu'elle pardonna bientôt au passé. N'était-ce point lui qui faisait le présent si beau? Et quelle reconnaissance pour Georges! Elle n'aimait pas; elle adorait. Peu de femmes ont connu des joies aussi profondes et plus ardentes, parce que chez aucune le don de soi ne fut plus complet et plus généreux. Mais dès que le doute entra dans son âme il dut se changer en angoisse poignante. Elle avait bravement porté la douleur avant d'aimer; et maintenant, désarmée par l'amour, elle se trouvait contre la vie sans courage et sans force. Elle souffrit: sa santé s'altéra; elle se trouva moins belle. «Georges a raison, pensait-elle; je ne mérite plus qu'il m'aime, s'il m'aime pour ma beauté seulement.» Elle se trompait, elle était toujours belle, et Georges l'aimait toujours; il y avait peut-être péril en la demeure, mais rien n'était perdu pour la défense; seulement Christine était trop fière pour se défendre! Elle ne connaissait pas le nom de sa rivale; mais elle ne doutait point qu'elle n'en eût une. Quand elle voyait Georges plus grave, elle croyait qu'il dissimulait; quand elle le trouvait plus tendre: «Il fait ce qu'il peut!» disait-elle; et tout en lui sachant gré de l'effort, elle ne s'en trouvait pas plus rassurée.

Les cœurs les plus honnêtes ont d'étranges retours; l'inquiétude de Christine exagérait le mal à ses yeux, mais le mal existait. Nos sentiments les plus vrais et les meilleurs subissent certaines crises inévitables; les natures les plus impressionables sont aussi les plus changeantes. Georges ne s'était point repris; mais peut-être à son insu commençait-il à se détacher un peu. On ne sait pas comment l'amour vient: sait-on davantage comment il s'en va? Christine eût pu retenir celui qu'elle aimait; mais pour elle n'était-ce point déjà le plus grand des malheurs qu'il eût besoin d'être retenu!

Le baron s'était rapproché d'elle, comme s'il se fût douté qu'elle allait souffrir; mais sa sympathie était discrète autant que délicate. Aucun nom ne fut prononcé par lui. Il était homme à cacher la vérité; Christine n'était pas femme à la demander.

Georges, de son côté, n'était pas plus calme. En échange de ce bonheur jadis si complet, et qu'il perdait chaque jour davantage, que retrouvait-il donc? Au lieu d'une femme dévouée, ne voulant et ne sachant qu'aimer, il rencontra devant lui une coquette rompue à tous les artifices du monde, une main dure, pleine de ruse froide. Nadéje avait bien jugé le jeune diplomate. Elle devina promptement tout ce qu'il y avait en lui d'indécision et de faiblesse; elle s'étudia donc à l'encourager et à le désespérer tour à tour. Elle était avec lui le caprice même: il ne savait jamais quel accueil il allait en recevoir. Après quelques jours d'une intimité naissante, et pour lui pleine de charmes, elle le sevra tout à coup de ces menues faveurs, prodiguées le premier soir, et qui avaient si doucement chatouillé sa vanité d'homme à la mode. Elle était sans cesse entourée d'un escadron de jeunes beaux, qu'elle faisait manœuvrer contre Georges. Puis, au moment où elle le voyait à demi vaincu et prêt à fuir, elle lui en faisait une hécatombe, et paraissait n'avoir déjà plus d'attention que pour lui; une femme qui aime est incapable de tous ces calculs petits et misérables: mais la femme qui aime est-elle toujours la femme aimée?

Entre Georges et Christine, l'abîme chaque jour se creusait. Rien ne semblait changé au premier abord. Tous les jours il allait chez elle; il avait les mêmes soins pour elle; il était reçu par elle avec la même bonté. Il paraissait même plus attentif, et elle semblait plus touchée: mais il éprouvait une sorte de contrainte, et elle, en lui parlant, sentait parfois que les larmes lui passaient dans la voix. Elle ne se plaignait point: elle attendait douloureusement le retour, le désirant toujours, l'espérant quelquefois, en doutant plus souvent, mais ne voulant point le hâter d'un mot. Georges, entre ces deux femmes, se trouvait embarrassé. Si jamais on lui eût parlé de quitter Christine, il se serait indigné sincèrement. Mais il comptait mener en même temps une affaire de tête et une affaire de cœur; ou plutôt, sans trop s'en rendre compte à lui-même, il cédait tour à tour à des attractions diverses. Ce n'était pas une nature mauvaise, et il avait même un peu moins d'égoïsme que l'on n'en rencontre d'ordinaire chez les hommes. Mais il n'avait pas cette force de vouloir qui fait le caractère. Il revenait parfois à de bons sentiments; alors il était mieux avec sa conscience: instinctivement il comprenait que le bon et le vrai il les rencontrait chez Christine, et chez Christine seule: il savait avec quelle tendresse indulgente, inépuisable, la noble femme accueillerait ce retour de son cœur. Mais il se trouvait que, la veille, Nadéje avait été charmante; pour causer avec lui elle avait refusé une mazurka et deux valses. Un tel sacrifice méritait quelque reconnaissance! Et ainsi la vie à deux, si unie, si calme et si douce, était remplacée peu à peu par cette existence à trois, troublée de remords et agitée de tiraillements douloureux. Ces amères et rudes épreuves sont moins rares qu'on ne le pense, même dans les liaisons qui ont gardé toute la liberté de leur choix, et l'écharpe municipale, tant calomniée, n'a pas le privilége exclusif de former des nœuds mal assortis.

Christine résolut de se renfermer peu à peu davantage. Avec sa beauté, son esprit, et ce charme qu'elle gardait toujours aux yeux de M. de Simiane, elle eût pu l'éblouir encore, le ramener et le captiver. Elle dédaigna superbement ce que tant d'autres auraient recherché. Elle voulait ne devoir Georges qu'à lui-même. C'était un orgueil comme un autre—plus grand peut-être.

Le nom de Nadéje fut enfin prononcé devant Mme de Rudden par une amie, avec une intention charitable, et accompagné de toutes sortes de commentaires, sur lesquels il n'était point possible de se tromper.

Christine ne voulut pas même voir sa rivale: non point qu'au fond de l'âme elle n'éprouvât un âpre et ardent désir de connaître la femme qui lui enlevait son bonheur; mais elle eût cru, en se rencontrant avec elle, accepter une sorte de lutte qu'elle jugeait peu digne de Georges et d'elle-même. Il y avait dans une telle conduite une incontestable noblesse de cœur, et, avec un homme plus ferme que M. de Simiane la comtesse aurait eu cent fois raison. Mais peut-être avait-elle tort avec Georges, dont elle pouvait maintenant soupçonner les involontaires faiblesses, et qu'il fallait sauver de lui-même, en le sauvant pour elle.

XII