Vers la fin de janvier, le comte de Lovendall, un des plus grands sportmen de la Suède, fit venir du Nord ses équipages à Stockholm, et annonça qu'il donnerait une chasse sur le Mélar. Le froid était rigoureux et la faim faisait sortir les loups du bois. Ils se rassemblaient par petites troupes et maraudaient dans les environs de la ville; les paysans se plaignaient et appelaient les veneurs à leur secours. Le comte adressa de nombreuses invitations, qui furent acceptées avec enthousiasme. La société oisive est partout la même, et elle saisit avidement toutes les occasions de se divertir. Il y a si peu de gens qui puissent se suffire, que tout est prétexte à se répandre hors de soi. Les femmes n'y mettent pas moins d'empressement que les hommes. On organisa des parties de traîneau; on arrangea des cavalcades: Stockholm prit un air de fête à la fois galante et guerrière. Les Suédoises, nerveuses et hardies, excellent dans tous les exercices du corps et montent très-bravement à cheval. On pourrait aisément, sans sortir du grand monde, lever chez elles un escadron d'amazones. Aussi, quand, vers dix heures du matin, la chasse, en bon ordre, débouchant par la place du Riddarholm, apparut au bord du lac gelé, le Mélar présenta tout à coup la scène la plus brillante et la plus animée. Les piqueurs du comte, en grande livrée de gala, conduisaient la petite troupe vers les îles couronnées de grands bois, où les rabatteurs avaient laissé leurs brisées. Les officiers, en uniformes chamarrés, escortaient les femmes en traîneau; l'habit rouge des veneurs tranchait sur le drap noir des longues robes de cheval. La neige volait sous les sabots d'acier, et parfois, soulevée par le vent, enveloppait la chasse tout entière de ses blancs tourbillons. De temps en temps la fanfare joyeuse éclatait, puis tout à coup se taisait, comme si les notes s'étaient gelées dans les pavillons de cuivre. Le chœur des rires sonores et des joyeux propos reprenait à son tour. Les loups étaient bien avertis. Par bonheur un détachement de piqueurs les gardait dans leurs îles. Cependant, quand on approcha des fourrés, le comte de Lovendall dut commander le silence dans les rangs.
Christine avait voulu suivre la chasse: elle était restée trop longtemps enfermée; ses amis lui persuadèrent que le mouvement et l'exercice lui feraient du bien. Elle les crut. Elle avait voulu d'abord monter à cheval; on craignit la fatigue d'une trop longue journée, et elle se résigna au traîneau. Son attelage islandais était toujours merveilleusement tenu, et son cocher conduisait fort habilement ses petits chevaux à grandes guides. Le comte de Lovendall, passant près d'elle, lui dit tout bas qu'elle était la reine de sa fête et que les autres ne semblaient être que les dames de sa suite. Georges, le chevalier de Valborg et le baron de Vendel, tous trois écuyers consommés, entouraient son traîneau. Nadéje, sur un beau cheval noir paradait et piaffait au milieu d'un groupe de jeunes hommes. La belle Russe montait avec plus d'audace que de véritable élégance: elle exigeait trop, et l'on pouvait voir qu'elle avait la main dure. Le cheval bondissait sous elle, rongeait son frein et couvrait d'écume son poitrail. Un homme qui a connu les femmes, autant du moins qu'il est possible de les connaître, assurait qu'il n'aimait point les amazones. Il prétendait que l'habitude du cheval leur donnait une décision hardie, dont les suites étaient presque toujours fâcheuses; qu'elles contractent vite, dans ces exercices trop violents, un goût dangereux de domination, et que l'usage de la cravache compromet singulièrement l'aimable douceur qui est leur plus grand charme. Il y a peut-être un peu d'exagération dans cette idée, comme dans toutes les opinions absolues; mais il y a du vrai cependant: tout est un indice pour qui sait voir, et la façon dont une femme monte à cheval peut être une révélation de son caractère pour l'observateur attentif.
Christine, en voyant passer Nadéje (elle connaissait maintenant sa rivale), la jugea sèche, impérieuse et hautaine. «Mon pauvre cher Georges, pensa-t-elle, si vraiment il l'aime, je le plains, car elle ne le rendra pas heureux. Elle est belle; mais elle n'est pas bonne, et il faut tant de choses pour qu'il soit heureux!... Il faut.... tout ce que je n'avais pas sans doute!»
Nadéje passait devant le traîneau.
Georges la salua; elle lui sourit et rendit le salut du bout de sa cravache, puis elle baissa la main et elle partit au galop au milieu de sa petite escorte. Christine jeta un coup d'œil rapide sur M. de Simiane. Ce n'était point Nadéje qu'il regardait; c'était elle-même. Elle vit dans ses yeux une expression de mélancolie rêveuse et de profonde tendresse. «Mon Dieu! se dit-elle, est-ce qu'il m'aimerait encore?» Et elle se sentit toute consolée.
«Au galop!» cria-t-elle à son cocher.
Il fit un appel de langue et rendit un peu. Les quatre poneys, qu'il avait peine à maintenir en main, bondirent sur la vaste plaine. Christine respira l'air vif à pleins poumons.
C'était une journée froide et un peu triste, car elle était sans soleil, et le soleil est la dernière gaieté de l'hiver. De temps en temps la rafale passait dans les arbres en gémissant et secouait la neige, qui tombait sur les traîneaux en flocons légers, pareils à de larges gouttes de pluie blanche.
Les loups s'étaient réfugiés dans une sorte d'archipel, dont les îlots n'étaient séparés que par de courts intervalles de neige et de glace. Traqués dans l'un, ils se jetaient rapidement dans l'autre. Par ces grands froids et dans la neige, le loup se décide moins facilement à prendre un parti et à risquer une pointe: il craint de se faire battre en plaine. Les chasseurs, suivis du reste de la compagnie, avaient d'abord cerné l'ensemble des îlots, lançant en avant leurs grands chiens découplés, dont on entendait au loin les voix sonores. Puis, à mesure que les loups, forcés dans leur retraite, s'étaient retirés vers le centre, le cercle s'était peu à peu rétréci. On arriva enfin au dernier îlot, dont l'épais fourré abritait la troupe sauvage. Une attaque bien sonnée y poussa les chiens, qui s'y jetèrent bravement, appuyés des piqueurs, et suivis de quelques chasseurs intrépides. Coupés de toutes parts, et forcés dans leur dernier asile, les loups firent d'abord tête aux chiens; mais après quelques minutes d'énergique défense, voyant, avec ce coup d'œil d'instinct que la nature donne aux bêtes sauvages, la partie inégale et la lutte impossible, ils ne songèrent plus qu'à la fuite, et débouquèrent tous à la fois, les crocs étincelants, le poil hérissé, roulant du feu sous leurs prunelles fauves. Harcelés par les limiers, décimés par une décharge à bout portant, rougissant la neige de leur sang qui fumait, ils firent leur trou, comme une volée de boulets, à travers la foule étonnée. Ce fut un moment d'inexprimable désordre: les voitures, trop rapprochées, reculaient les unes sur les autres, les femmes criaient, les chevaux se cabraient, les chiens, éventrés et traînant leurs entrailles, soulevaient leurs têtes mourantes avec des aboiements plaintifs. Un vieux loup, presque blanc, vrai chef de bande, vint tomber aux pieds des chevaux de Christine en poussant des hurlements féroces. Les deux poneys de volée tremblent sur leurs jarrets, frémissent et reculent, s'embarrassent eux-mêmes dans les traits emmêlés, et se jettent sur les deux autres; le cocher n'est plus maître de rien. Cependant, le traîneau, acculé contre une souche cachée dans la neige, se soulève et semble prêt à se renverser. Christine, pâle d'effroi, pousse un cri et met son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer le nom de Georges qui lui échappe.
Ce ne fut pas Georges qui répondit.