Presque debout dans son traîneau, la narine frémissante et gonflée, le mouchoir dans les dents pour respirer plus facilement, l'œil pétrifié, la pâleur au front, la mort dans l'âme, Christine regardait de loin la course éperdue de Georges et de Nadéje. Elle n'en perdait pas un seul incident. Sa prunelle, contractée comme celle de l'aigle, perçait la distance: elle se rendait compte du moindre détail avec une merveilleuse lucidité; elle voyait les efforts de l'une pour ralentir sa course, et les efforts de l'autre pour précipiter la sienne. Elle ne pouvait prévoir quel serait enfin le résultat de cette folle vitesse. Une anxiété terrible oppressait son sein.

Cependant le vent se leva du nord et jeta la neige pénétrante et fine dans les yeux du cheval noir. Il s'arrêta une seconde, et, voyant venir à lui le tourbillon épaissi, il pirouetta par une demi-volte rapide, et, changeant de direction brusquement, tourna sur lui-même, comme s'il eût voulu décrire un grand cercle, dont Georges eût été le centre. Le cavalier, attentif à tous ses mouvements, coupa par une oblique, et ne tarda point à l'atteindre. Nadéje alors rassembla toute son énergie, et, se renversant violemment en arrière, sciant la bouche, puis lâchant une rêne et roidissant l'autre, elle jeta son cheval de côté. Celui-ci, voyant auprès de lui un autre cheval immobile, s'arrêta enfin.

Tant que le danger dura, Nadéje avait courageusement lutté. Mais ses forces étaient à bout; elles l'abandonnèrent tout à coup: ses mains défaillantes laissèrent tomber les rênes. Georges n'eut que le temps de courir à elle; il la reçut presque évanouie dans ses bras. L'animation de la course avait peint ses joues des plus vives couleurs; mais dès qu'elle fut arrêtée, le sang reflua vivement au cœur, et elle devint pâle comme la neige dont le blanc tapis couvrait la terre; ses lèvres décolorées n'avaient plus de paroles, ses yeux éteints plus de regards. Mais, aperçue ainsi et comme à travers la poésie du danger, elle était peut-être plus séduisante encore. Elle avait perdu son chapeau; ses longs cheveux s'étaient dénoués: ils frémissaient sur son cou comme les ailes d'un cygne noir; ils inondèrent la tête et les épaules du jeune homme. Il la prit et l'enleva de terre comme un enfant; elle abandonnait mollement à ses étreintes son corps souple et charmant. Il la garda quelques secondes dans ses bras, jusqu'à ce qu'il sentît battre son cœur ranimé; puis il l'assit doucement sur la neige. Il n'avait rien pour la réchauffer: il se mit à genoux devant elle, ouvrit son habit, prit les deux mains glacées de la jeune fille, et les posa sur sa poitrine. Le vent lui jetait les cheveux de Nadéje au visage; il les écartait en frissonnant; ils revenaient d'eux-mêmes, et semblaient voler au-devant de ses baisers. Cependant la chaleur de la vie peu à peu la pénétrait; une teinte rose nuança délicatement ses joues; ses lèvres remuèrent comme si elles eussent parlé, mais on n'entendait point les paroles. Georges l'appela, tout bas, et comme s'il eût craint de la réveiller d'un beau rêve:

«Nadéje! Nadéje! c'est moi! ne craignez rien.... revenez à vous! Nadéje! chère Nadéje!»

Nadéje, lentement, doucement, avec la grâce et la langueur d'une gazelle mourante, releva ses longues paupières. Au lieu d'un regard, ce fut une larme qui s'en échappa.

«Oh! j'étais bien, dit-elle; je croyais que j'allais mourir!»

Georges ne répondit rien, mais il la couvrait d'un regard ardent. Nadéje vit ses cheveux dénoués et répandus; elle essaya de les relever.

«Je ne puis pas!» murmura-t-elle avec un sourire pâle, en laissant retomber ses bras.

Georges restait à genoux devant elle; il avait tiré ses gants et tenait toujours dans les siennes ses deux mains glacées.

«Sauvée! sauvée par vous! dit Nadéje tout à coup, en le regardant avec un accent de reconnaissance passionnée. Oh! j'aimerai la vie, maintenant que je vous la dois.»