C'était le traîneau de Christine.

La comtesse, nous l'avons dit, tout en suivant la chasse, d'un peu loin peut-être, car elle venait la dernière, n'avait perdu aucune des péripéties de la course. De l'œil et de la pensée elle avait surveillé la fuite de Nadéje et la poursuite de Georges: tant qu'elle les avait vus courant et séparés, elle n'avait éprouvé qu'une inquiétude vague; quand elle s'aperçut qu'ils étaient arrêtés et réunis, l'inquiétude devint une crainte réelle et bientôt une poignante angoisse. La course, l'air, la foule, l'animation de la chasse, ces mille bruits joyeux, le son des trompes entendu par intervalles, tout cela excita ses nerfs, troubla son sang, exalta son imagination, et elle prit un de ces partis violents que, dans le calme, elle eût repoussés comme indigne d'elle. Elle n'eut plus qu'une idée.... les séparer, interrompre le tête-à-tête, les glacer par sa présence.... reprendre Georges! Nadéje avait raison.

Christine avait l'exécution prompte. Mais, malgré l'émotion vive, elle avait aussi cette possession de soi-même, du moins à l'extérieur, qui n'abandonne jamais la femme du monde. Elle fit d'abord ralentir sa course. Axel et le major l'imitèrent.

«J'ai peur, dit-elle au chevalier d'une voix assez dégagée, qu'il ne soit arrivé malheur à Mlle Borgiloff. Il n'y a qu'un moment, ils étaient (elle ne voulut pas prononcer le nom de Georges), ils étaient à la hauteur de ce petit bouquet de saules; je les ai vus encore plus loin qui couraient.... Maintenant, plus rien!... Si!... là-bas, là-bas! une sorte de tache brune sur la neige.... Si c'est eux, ils sont arrêtés.... peut-être un accident.... il ne serait pas humain de laisser par ce froid une pauvre jeune fille blessée sur le lac.... Je ne connais pas Mlle Borgiloff, mais il y a des choses que l'on se doit entre femmes. Je veux lui offrir une place dans mon traîneau. Allons, messieurs, en avant! et qui m'aime me suive!»

Tout cela fut dit avec une aisance et un naturel exquis. Le chevalier cependant ne fut pas maître d'un peu d'étonnement, qui se trahit dans son regard. M. de Vendel avait déjà fait signe au cocher, et tous ensemble partirent au galop dans la direction du petit groupe. Le fouet donna des ailes à l'attelage ardent. C'est à peine si, quoique bien montés tous deux, le major et le chevalier purent le suivre.

En quelques minutes, qui semblèrent des siècles à l'impatience de Christine, on arriva tout près des fugitifs. La comtesse se pencha en dehors du traîneau; mais les deux chevaux, placés devant leurs maîtres, empêchaient de rien voir. Au-dessus de leurs têtes, avec des croassements sinistres, un vol de corbeaux tournoyait dans le ciel. Leurs ombres mobiles promenaient des taches sur la neige. On eût dit qu'ils flairaient une proie.

«Y aurait-il vraiment un malheur?» pensa Christine, qui sentit la bonté entrer dans son âme, dès que l'inquiétude âpre, tyrannique et mortelle, en sortit pour lui faire place.

On fut bientôt en présence.

Georges s'avança, tenant en main les rênes des deux chevaux, qui piétinaient dans la neige et se cabraient à l'approche des autres.

«Et Mlle Borgiloff?» demanda Christine, qui cherchait à l'apercevoir derrière Georges.