Nadéje se leva et vint au-devant de Christine.

«Je vous rends mille grâces, madame la comtesse, dit-elle en saluant, ce n'est plus rien.... un peu de fatigue.... un éblouissement.... mais le danger était grand. M. de Simiane m'a sauvé la vie.»

Ce dernier mot entra comme un poignard dans le cœur de Christine. Georges devina combien elle souffrait.

«Mademoiselle exagère, dit-il en retrouvant tout son calme, son cheval courait un peu trop vite; je n'ai eu que le mérite de l'arrêter, en prenant sa bride.

—Au moment où je l'abandonnais!» dit Nadéje en fermant les yeux comme si elle eût vu encore le péril devant elle.

Le regard de la comtesse allait de l'un à l'autre, sévère, plein d'interrogations muettes; Georges était très-pâle et son œil semblait fuir celui de Christine. Nadéje, au contraire, avait le teint animé par le vif incarnat du bonheur. Elle étalait ses vingt ans. Puis, le moment d'après, elle reprenait un air de gaucherie naïve: elle baissait les yeux comme si elle eût eu peur d'y laisser voir trop de choses; sa poitrine, qui battait, soulevait son corsage.

On ne pouvait point songer à retrouver le chapeau, roulé par le vent dans la steppe, et il n'était guère possible de la laisser courir tête nue entre trois hommes.

Christine lui offrit dans son traîneau une place qu'elle accepta, la fit asseoir auprès d'elle, l'enveloppa de ses fourrures et la coiffa de ses mains, à la créole, avec un mouchoir de soie rouge et or, trouvé dans une poche de sa pelisse. Elle était charmante ainsi. Seulement le mouchoir à la créole manque de majesté, de sorte qu'elle avait l'air d'une soubrette piquante à côté d'une grande dame qui avait bien voulu lui faire place dans sa voiture.... Mais la soubrette n'avait pas vingt ans.

On reprit le chemin de Stockholm, assez lentement, et en causant comme de vieux amis. Georges, en présence de Christine, sentit bientôt tomber son exaltation folle. Sa pensée redevenait grave et triste: elle était tout entière à cette grande douleur si peu méritée et dont il était la cause. Il lisait sur le visage de Christine, comme nous lisons dans un livre dont maintes fois nous avons tourné les pages familières. Il connaissait l'énergie et la soudaineté de ses impressions, et il savait quels secrets mais violents contre-coups, étouffés dans son âme, altéraient tout à coup sa physionomie si sereine et si pure. Un cercle bleuâtre estompait ses yeux, et sur ses mains couraient des frissons nerveux. De temps en temps elle regardait Nadéje. «Si c'est elle qu'il aime, pensait-elle, il faudra bien que je l'aime aussi.... si je puis!» Une ou deux fois elle jeta les yeux du côté de Georges. Georges était près d'Axel, qui le séparait du traîneau. Il tourmentait machinalement son cheval: tous ses mouvements étaient saccadés et nerveux. Mille pensées, qui se succédaient dans son esprit, se reflétaient sur sa physionomie mobile. Il était mécontent de lui: il se reprochait de s'être si vite engagé à Nadéje; il trouvait ridicule la position de Christine, ramenant ainsi sa rivale dans sa voiture, et il s'irritait contre elle de se donner ainsi en spectacle avec Mlle Borgiloff. Puis le souvenir du passé lui revenait, et, se rappelant l'inépuisable bonté de Christine, son exquise délicatesse, sa tendresse profonde, son dévouement sans bornes, il se demandait de quel prix il allait payer tous ces trésors d'une âme qui s'était répandue à ses pieds. Christine le regarda par hasard dans un de ces moments où il redevenait lui-même; elle comprit ce qui se passait dans ce cœur troublé, elle devina la lutte, et, avec cette défiance sourde dont une année de bonheur n'avait pu la guérir: «Ainsi, dit-elle, il est entraîné vers elle invinciblement, et, comme il est bon, il s'attarde de mon côté, plein de regret du mal qu'il va me faire, plein de tendresse encore, de pitié douce et de compassion; il se sacrifie peut-être. C'est ce que je ne veux pas!»

XIII