Le comte de Lovendall aimait les fêtes complètes.
Le soir, il réunit dans un bal tous ses invités du matin. L'animation était grande et le plaisir partout. Les hommes causaient un peu de Nadéje; les femmes regardaient Georges; il ne tenait qu'à lui de se poser en héros de roman: il avait trop de tact pour le faire. L'état de son esprit ne lui permettait guère, d'ailleurs, de jouer un rôle, quel qu'il fût. Il ne savait plus vouloir: il se laissait aller aux événements, ballotté entre des craintes et des désirs, des espérances et des remords, le cœur troublé, l'âme incertaine, ne voyant plus le devoir et ne sachant pas où était le bonheur; fatalement condamné, quoi qu'il fît, à tromper une femme, et, s'il ne faisait rien pour cela, les trompant toutes deux, il abandonnait sa vie à l'aventure et laissait au hasard le soin de régler sa conduite. Les émotions de la journée, qui l'avaient si violemment surexcité, semblaient avoir détendu ses nerfs en s'apaisant. Il entra dans les salons du comte sans savoir ce qu'il y ferait. Christine n'y était point, et il fut tenté de s'en réjouir; ce qui était, comme on voit, une assez mauvaise pensée. Il est vrai que Nadéje absente ne lui aurait pas fait moins de plaisir: ce qu'il craignait surtout, c'était de les voir toutes deux à la fois. Cependant, comme Nadéje était là, il ne lui fut guère possible de n'aller point lui demander de ses nouvelles. Elle était très-pâle et ne semblait pas encore remise: elle lui parut très-touchante. Elle n'avait point, ce soir-là, son air habituel, ce maintien glacé de sceptique indifférence, qui, plus d'une fois, avait froissé les susceptibilités de Georges et irrité son orgueil. Elle paraissait, au contraire, rêveuse et comme recueillie doucement dans un bonheur grave. Elle reçut M. de Simiane avec un mélange de timidité amoureuse et de reconnaissance émue, et l'appela son sauveur. Georges s'assit auprès d'elle. Elle devina qu'il était triste. Assez habile pour ne pas heurter de front une pensée qu'elle comprenait trop pour ne pas la craindre, elle le promena et l'égara dans les détours d'une causerie ingénieuse; puis, peu à peu, avec des transitions ménagées et par des allusions transparentes, elle le ramena vers des idées moins dangereuses pour elle. Georges l'écouta, peut-être avec distraction tout d'abord; puis, à son insu, entraîné bientôt par ce charme magnétique que possède toujours une créature jeune et belle qui veut persuader, il se livra tout entier. Devant ses yeux passèrent des images confuses; les souvenirs brûlants du matin se rallumèrent dans son âme; il revit la jeune fille assise sur la neige, tout près de lui, presque dans ses bras, frémissante, les mains dans ses mains, et, pour ainsi dire, se ranimant à son souffle.... Il sentait encore sur ses lèvres le baiser qu'ils avaient échangé avec leurs serments. Il la regarda et la trouva plus belle que jamais: il comparait son épaule nue à toutes les blancheurs qui fournissent des métaphores aux poëtes, à la fourrure des hermines, au duvet des cygnes, au jasmin et aux camélias, à l'albâtre et au marbre de Paros, au lis qui entr'ouvre son calice d'argent et à l'aubépine en fleur.... et il pensa que, quelques heures auparavant, ils étaient là-bas tous deux, seuls, presque perdus dans l'espace immense.... quand Christine était venue interrompre ce rêve d'une matinée d'hiver.... Georges ne demandait pas mieux que de le continuer maintenant; les yeux de Nadéje ne disaient pas non.
La porte s'ouvrit à deux battants, et on annonça Mme la comtesse de Rudden.
Christine avait compris que l'avenir de son cœur allait se jouer ce soir-là: il y a des heures décisives dans la vie. Il se fit en elle, au dernier instant, une réaction subite: elle secoua ses langueurs; elle voulut voir sa rivale en face. Aussi, après avoir déclaré qu'elle n'irait point au bal, elle se fit habiller au dernier moment et demanda sa voiture.
Personne ne se mettait mieux qu'elle; sa toilette fut un chef-d'œuvre, et, quand elle entra, le même mouvement d'admiration tourna vers elle tous les yeux. Sa robe semblait caresser son corps plutôt que de le couvrir; elle tenait par miracle; ses épaules en sortaient et s'épanouissaient dans l'éclat blond et chaud de leur radieux ivoire, brillantes sous les flots transparents de la gaze, dont la tête se dégageait, comme un astre sort en rayonnant d'un nuage d'argent; elle avait, pour la première fois, soulevé autour de son front ses cheveux,—d'ordinaire trop chastement plaqués à la tempe,—et légers, aériens, vivants, ils frissonnaient et éclairaient des riches reflets de l'or en fusion cette belle tempe large, veinée de réseaux bleus. En la voyant, on songeait à une belle reine qui venait de déposer sa couronne. Elle passa à côté de Nadéje, vit Georges et ne se détourna point. Elle alla s'asseoir dans le boudoir de la comtesse de Lovendall; un groupe d'hommes l'y suivit; elle en devint le centre, et, autour d'elle, anima tout de sa présence, de sa parole et de son charme. Ses amis se disaient qu'ils ne la reconnaissaient point. Georges l'observait de loin, avec un mélange d'étonnement et de curiosité, de plaisir et de vague inquiétude. Nadéje le comprit, et, comme ces sentiments-là pouvaient devenir dangereux: «Allez donc lui parler!» dit-elle avec le raffinement de politique d'un Machiavel en robe de satin.
Il obéit sans répliquer et se mêla au groupe des louangeurs et des admirateurs: Christine le vit et en ressentit une joie secrète; mais Georges sut à peine trouver l'occasion de lui adresser quelques mots. Elle lui répondit comme à tout le monde. Il ne put se tenir d'en éprouver du dépit, et il accusa de coquetterie une femme qui, pendant un an, n'avait vu que lui au monde; je crois même qu'il murmura tout bas le grand mot d'ingratitude. Qui donc peut voir l'âme douloureuse à travers le masque souriant du visage? Georges revint vers Nadéje et lui parla d'amour avec colère. L'air n'était pas d'accord avec la chanson; mais Mlle Borgiloff était l'indulgence même! Peu à peu il s'excita lui-même, sans qu'il fût besoin de l'y aider. Il trouva que Nadéje était simple et naturelle, qu'elle n'avait pas besoin d'auditeurs, comme Christine, et que, pour son compte, il avait toujours mieux aimé le dialogue à deux que le discours public: il s'étourdit et s'exalta à froid, et, après avoir commencé par ne point dire ce qu'il pensait, il finit par penser ce qu'il disait. Au moment où les invités passèrent dans la salle du souper, il s'engageait de plus en plus vis-à-vis de Nadéje. Christine, au bras du major, alla s'asseoir à une table. M. de Simiane conduisit Mlle Borgiloff à une autre. Deux ou trois douairières, qui n'avaient plus d'amoureux depuis vingt ans, se préparèrent à compter les coups.
En Suède on prolonge pendant tout janvier le règne pacifique des rois du gâteau, et chaque festin voit donner à ses favoris la couronne de la fève. La Fortune, qui est femme, a parfois des caprices cruels. Elle donna la fève de la première table à Christine, qui couronna le baron de Vendel, et celle de la seconde à Georges, qui partagea son trône avec Nadéje.
On a eu tort d'abolir le souper: c'est le repas le plus gai et le moment le plus heureux de la journée; on ne le remplacera jamais.
Le souper du comte de Lovendall fut charmant. L'esprit pétillait avec la mousse du vin d'Aï: les toasts joyeux s'échangeaient d'un groupe à l'autre; on mêla, chaque fois qu'ils burent, les noms des rois et des reines, en les saluant d'acclamations et de hurrahs; les propos malins voltigeaient sur toutes les lèvres; les traits légers s'entre-croisaient comme des flèches qui passent en sifflant dans l'air; on déclara que le sort avait beaucoup d'esprit, et que ces unions d'un jour auraient d'excellentes raisons pour ne pas finir.
Mme de Rudden entendait et ne répondait pas; le major faisait comme s'il n'entendait point; Nadéje rougissait, Georges buvait: mais quatre cœurs étaient troublés.