Après le souper, on organisa une de ces promenades dans les salons, mêlées de musique et de danses, si célèbres dans le Nord sous le nom de Polonaises. Nulle part la beauté de la femme ou l'élégance de l'homme ne se déploie avec plus de grâce et de majesté, dans une pompe plus grandiose et plus solennelle. On s'avance lentement, avec une démarche cadencée sur un rhythme indolent, qui imprime au corps entier un balancement harmonieux; les tailles flexibles se soulèvent et s'abaissent tour à tour, ondoyantes: c'est ainsi que sur les fleuves, qu'ils descendent en nageant, le mouvement caché des vagues berce une blanche troupe de cygnes. Le comte de Lovendall, qui conduisait la danse, avait donné la main à Mme de Rudden, les autres le suivaient par couples. Le cavalier offrait à sa dame tantôt une main, tantôt l'autre; parfois c'est à peine s'il osait serrer le bout de ses doigts minces, et parfois il les réunissait et les emprisonnait dans sa main; puis, sans quitter encore celle qu'il avait choisie, il passait de sa droite à sa gauche, de sa gauche à sa droite; le même mouvement se répétait sur toute la ligne, qui, tour à tour, aux appels de l'orchestre, pressait ou alanguissait la mesure; puis, sur les pas de son guide, elle s'engageait dans des arabesques ingénieuses, serrées, compliquées, inextricables, mais correctes, comme les allées vivantes d'un labyrinthe qui se meut, de telle sorte que le ruban animé, contourné dans tous les sens, pouvait, sans se rompre jamais, former mille nœuds et les défaire. Puis, à un moment donné, toutes les mains se quittèrent, tous les couples se dispersèrent comme dans un tumulte réglé, et chaque danseur, à son tour, passa devant chaque femme, mettant la main dans sa main et tournant avec elle.
Quand le hasard de ces échanges amena Georges devant Christine, il y eut chez tous deux une émotion profonde: chez Georges une irritation nerveuse, chez Christine une palpitation douloureuse. Mais l'occasion n'était point propice: le monde n'est pas favorable à l'expansion des cœurs; il les resserre et les refoule sur eux-mêmes. C'est la solitude qui les invite à s'épancher. Deux mains gantées se touchèrent; mais le fluide électrique n'en jaillit point; les regards ne se rencontrèrent pas—ces regards émus, qui tremblent et brillent au fond des larmes. Les âmes restèrent fermées.
Les explications en amour sont trop souvent inutiles: dès que la douce harmonie des cœurs est troublée, il est bien à craindre que rien ne puisse plus jamais la rétablir. Christine le savait. Elle savait que dans ces ruptures tristes, qui donnent un si éclatant démenti aux promesses d'éternité des sentiments humains, et qui nous rappellent si amèrement le néant et le vide de nos cœurs, il ne faut pas chercher d'où viennent les torts et à qui est la faute. Il est si rare que les forces soient égales chez les deux, et en même temps les volontés pareilles! Dès que l'on ne marche plus du même pas dans la voie que l'on suivait ensemble, chaque pas de plus nous sépare et nous éloigne davantage. Il faut prendre garde au premier!
Mais à quoi bon écrire l'histoire douloureuse de ces déchirements, blessures cachées, dont le sang, qui s'épanche en dedans, nous étouffe? Qui ne connaît, hélas! cet enchaînement fatal de petites choses qui deviennent grandes, ces coups d'épingle de la vie journalière, qui peu à peu s'enveniment; cette mésintelligence latente et sourde, qui, tout à coup, se montre et éclate en ruptures soudaines, alors peut-être que tous deux s'aiment encore, alors que chacun regrettera l'autre? En amour, tout est si facilement irréparable, à moins que l'homme, par d'inattendus et brûlants retours de passion, n'emporte et ne fonde ces glaces naissantes; à moins que la femme, par le dévouement de sa tendresse, ne touche et ne désarme chez l'autre une irritabilité douloureuse!
Christine l'aurait pu faire, sans doute; elle ne l'osa point. Il lui fallait le bonheur pour qu'elle osât: elle était désarmée par la douleur qui lui venait de Georges. Une invincible tristesse s'empara d'elle; et, désormais incurable en sa mélancolie, enfermée dans sa volonté muette, comme dans une tour, absorbée dans le regret de l'idéal évanoui, et repliée de plus en plus sur son amour et sur elle-même, elle ne fut plus capable de ces élans passionnés, souveraines inspirations de l'amour en ses crises suprêmes, dont la violence qui sauve secoue deux âmes et les rend l'une à l'autre. Mais elle était du moins assez ardemment éprise pour savoir mourir maintenant du sentiment qui jadis la faisait vivre. Comme tous ceux qui aiment pour aimer, aucune souffrance ne la pouvait rebuter; après avoir traversé lentement et en s'attardant la phase de l'ivresse, elle entra résolument dans celle de la douleur. Son amour était devenu sa vie, et doux ou amer, il ne dépendait plus d'elle de s'y soustraire.
Le lendemain du bal, quand Georges vint la demander chez elle, on lui dit qu'elle était absente; il éprouva un mouvement d'impatiente humeur.... Ah! s'il eût pu la voir derrière son rideau, l'épiant et pleurant!
CHRISTINE À MAÏA.
«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre: l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas: ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits, qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi, pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu? Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais, vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir.... hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!... C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même cette dernière consolation de sa présence assurée.
«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur jeunesse!
Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde....