Le vieux serviteur le regarda sans répondre.
«Est-ce que Mme de Rudden ne reçoit pas?
—Quand recevra-t-elle?
—Mme la comtesse ne l'a pas dit.»
Georges rentra chez lui fort triste. C'était une de ces natures à la fois faibles et violentes, que les obstacles irritent. La femme qu'il ne pouvait plus obtenir était précisément celle qu'il était le plus près d'aimer. Les regrets se mêlèrent aux remords, et il entra dans une phase de tortures morales qui devint à ses propres yeux le commencement de l'expiation. Nadéje ne s'aperçut de la tristesse de son mari que pour s'en plaindre; elle laissa même échapper quelques mots de récrimination aigre, qui n'étaient guère propres à ramener le calme dans l'âme troublée du comte de Simiane.
A quelque temps de là, il rencontra Mme de Bjorn; il la connaissait un peu et savait qu'elle était l'amie intime de la comtesse. Il alla droit à elle. Maïa voulut l'éviter; mais il lui parut si malheureux, qu'elle n'en eut pas le courage.
«Si vous saviez ce que je souffre! dit-il en l'abordant.
—Vous ne faites que votre devoir,» riposta la baronne.
L'amie de la comtesse était à peu près de son âge: c'était une blonde piquante; un poëte de la cour avait comparé ses yeux à deux petits feux follets. Ils en avaient l'inquiétude et l'éclat et le mouvement. Mme de Bjorn n'était pas grande et méritait son surnom de petite baronne; sans être belle, elle était charmante: ses joues, ses mains, ses épaules, logeaient dans leurs fossettes de petites nichées d'amours. Avec cela, vive, pétulante, le cœur sur la main, et la main ouverte! Elle ne marchandait la vérité à personne, et se faisait assez craindre de ceux qu'elle n'aimait pas.