—Je le voudrais, reprit Christine, mais cela serait mal: vous êtes le mari d'une autre. Je serai franche et droite jusqu'au bout, même contre moi! Je devais peut-être cette suprême entrevue à votre douleur et à notre passé.... plus serait trop! Adieu!»
Le comte fit un geste de désespoir violent.
«Georges, dit-elle en lui prenant la main, épargnez-moi! laissez-moi ma conscience. Que me resterait-il si je ne l'avais plus?»
Maïa fit deux ou trois pas dans l'allée: les longues aiguilles des pins, broyées par ses petits pieds impatients, faisaient entendre un craquement sec: elle revint à Christine et toucha son bras.
La comtesse voulut se lever. Ses forces la trahirent; elle se rassit et appuya sa tête contre le tronc du chêne auquel on avait adossé le banc rustique. Un vif incarnat couvrait sa joue, une toux sèche déchira sa poitrine. Bientôt elle pâlit en regardant Maïa. Quand elle retira le mouchoir qu'elle avait posé sur ses lèvres, Georges s'aperçut qu'il était rouge. Il ne trouva plus une parole: il y a des sentiments que les mots n'expriment pas. Sans la présence de Maïa, il l'aurait prise dans ses bras, serrée contre son cœur, et leurs deux âmes, plus que jamais éprises, eussent oublié le présent et retrouvé le passé.
Devant l'amie, si indulgente qu'elle fût, chacun devait garder ses pensées.
Enfin la comtesse fit un effort; elle se leva et prit le bras de Maïa, adressant à Georges un signe d'adieu.
«Ne venez point! lui dit Mme de Bjorn; les gens sont au chalet, et il ne faut pas qu'on vous voie.»
Georges, immobile à la même place, les suivit du regard. Christine traversa la pelouse lentement, et avec la grâce languissante d'un beau cygne blessé. Elle se retourna une dernière fois pour le voir. Mais bientôt les deux femmes entrèrent sous une allée d'épicéas et de tamarins; un pli du terrain les cacha tout à fait.
Georges, resté seul, s'enfonça sous les plus sombres taillis du parc; il ne rentra chez lui que vers le soir. Nadéje avait dîné sans l'attendre, et était allée chez une de ses amies, où l'on répétait un certain quadrille, appelé les Lanciers, vieille danse rajeunie, que deux merveilleuses de Vienne venaient d'importer en Suède. Il put donc jouir en paix de l'âcre volupté de sa douleur, et savourer avec ses larmes ce que le poëte anglais appelle the joy of grief! Depuis qu'il avait revu Christine, il sentait le besoin de se cacher à tous les yeux et de vivre avec sa pensée solitaire. Cependant sa douleur avait retrouvé le calme. Il respectait trop les volontés de sa malheureuse amie pour se présenter chez elle; mais il passait chaque jour dans la rue de la Reine: il voyait au moins sa maison. Un matin, il trouva les volets fermés: un voisin lui apprit que Mme de Rudden avait quitté Stockholm.