Et le postier fixant les flammes, se pétrissant les mains, laisse crever le flot de sa rancœur.

— Ne plus aimer, ne plus croire, ne plus souffrir… rêver sa vie, ne plus se cogner le cœur aux rudesses humaines. Aimer tout pour n'aimer rien. Etre las de porter sa peine, mais se redresser, bomber le torse, crâner pour la galerie, et passer, sifflotant, les mains aux poches, les pieds légers, pour que nul ne lise en nos yeux que l'on porte en soi l'ennui magnifique de vivre. »

CHAPITRE XVIII

L'EVEIL DES CHOSES

Au matin, le camp est réveillé par un craquement formidable. C'est le Yukon qui se libère de la prise des glaces.

Sous la poussée invisible des eaux, les blocs cèdent, se heurtent, se chevauchent, se brisent avec fracas.

C'est une ruée d'animaux affolés qui cherchent le salut dans une fuite éperdue.

Bientôt le fleuve est libre et le courant passe avec une vitesse de quinze milles à l'heure ; des rocs, des arbres sont emportés, des hommes aussi qui se sont laissés surprendre.

En quelques heures, l'étiage du fleuve s'élève de seize pieds.

La terre végétale est arrachée. La glace est jaunâtre, l'eau bourbeuse que tachent de clair, par moment, des blocs d'une transparence cristalline. Ceux-ci ont des formes imprévues : les uns sont troués comme une roche spongieuse, d'autres sont des miroirs polis, d'autres dressent des clochetons d'une architecture minutieuse, fouillée comme une pierre gothique. Lorsque les uns et les autres s'entrechoquent, ils se brisent avec un bruit de verre que l'écho répercute, loin, là-bas, par delà les rochers de granit et de schistes.