Seuls les bords conservent une frange de glace dentelée. Les eaux du fleuve courent sur plus de trois mille kilomètres, comme des bêtes heureuses de pouvoir s'ébrouer.

Et les hommes, la joie aux yeux et dans le cœur, contemplent, de la rive, ce spectacle libérateur.

Certes la navigation est encore impossible ; dans huit jours encore elle sera dangereuse ; les arbres flottés, les blocs tourbillonnants interdiront tout passage, puis il faudra lutter contre le courant, éviter les coudes brusques et, de la gaffe, écarter les obstacles surgissant de l'abîme.

Mais qu'importent les périls. Les hommes entendent déjà la voix des mariniers qui, sur les barques de bouleaux, apportent avec eux la vie.

Pour la descente du fleuve, on a préparé les approvisionnements sur les quais de Dawson. Les caisses forment des tours carrées, les sacs s'empilent, thé, café, farine, maïs, légumes, lait condensé : la pâture pour huit mois de vingt mille garçons!

Et les yeux que la neige brûlait s'étonnent maintenant du soleil qui s'attarde.

La double fièvre du travail et du plaisir courbe tous les hommes.

Après huit mois de neige, la terre, la bonne terre a reparu avec des parures nouvelles, mais sous les fleurs aux corolles soyeuses, si l'on grattait le sol, on trouverait, à moins d'un mètre, le noyau de glace.

Elle est là qui guette, sournoise, le moment du retour. Aussi les boys se hâtent de travailler et de jouir.

Tous les creeks sont en effervescence ; les machines tournent à plein rendement et les mains fiévreuses lavent, lavent, lavent de l'or.