Mooving pictures? Qu'est cela? Comme c'est drôle, hein! Gregory, vous qui dénonciez les crimes de la ville nouvelle, vous n'aviez pas prévu cela. Le cinéma au confluent du Yukon et de la Klondyke River.

Comment? Il a parlé tout haut, ou bien Gregory Land est-il dans sa pensée?

Mais les yeux voient et les lèvres murmurent. Hurricane lit :

LA VIE D'UNE ARTISTE
Interprétée par Dolly Moore.

D'un geste, l'homme a balayé le comptoir, verres et bouteilles choient et se brisent ; le corps en avant, les paupières larges ouvertes, il s'hypnotise sur le nom :

Dolly Moore.

« Dolly Moore », répète la bouche d'un mouvement réflexe.

Hurricane a un ricanement. Pardieu! il verra cela. Holà, Gregory, old chap, entrons au « moovy ». Et le postier, docile, définitivement accablé par la fatalité, suit son camarade en secouant la tête et murmurant :

— Un cinématographe! quelle pitié, seigneur, quelle pitié!

L'ombre les happe. Ils hésitent. Les cils battent, rapides. Le film déroule ses péripéties, les images courent dans une vision fantasmagorique, pareille à celle qu'ils percevaient dans le saloon. La foule s'apitoie aux malheurs de la pauvre fille roulant des cafés chantants aux tréteaux d'opéra. La vedette est là, minable sous ses haillons. Qui la reconnaîtrait? Enfin un viveur la cueille ; la voici attifée ; elle chante, on applaudit ; le rideau baissé se relève, le jeune homme l'emmène en cabinet particulier. Table dressée, cristaux, fleurs, champagne ; la femme est de dos ; elle se penche vers son ami et lui offre ses lèvres ; elle a tourné la tête.