Le plus simple est de croire à une erreur. Le postier s'est « écarté ». L'effroyable mot franco-canadien et l'effroyable chose!
On part à travers la forêt, heureux de vivre, la joie au cœur, les poumons sains, les muscles durs, la winchester sur l'épaule… On va piéger le renard ou le loup, le vison ou la martre.
Des camarades ont laissé des traces de leur passage ; l'écorce de ce liard est entaillée, un cairn de cailloux plats termine ce monticule, on a cassé la branche de ce sapin, elle pend comme une chose inerte ; demain, dans deux jours, dans huit jours, on retrouvera sa route, grâce à cela.
Oui, mais la plaine est monotone, la forêt a des futaies jumelles. La croix gravée sur l'écorce des arbres s'est effacée, la neige et l'ouragan ont nivelé la piste. Par centaines, les branches de sapins sont courbées vers le sol.
Et l'homme tourne en rond au cœur de la forêt. Il cherche posément, patiemment, puis l'heure tombe après d'autres heures ; alors il s'affole, il crie, il appelle, il supplie, l'écho lui ramène sa voix. Personne ne l'entend. Personne ne répond.
Alors cet homme que rien n'a pu abattre, est comme un tout petit enfant. Il gémit et il pleure et des prières oubliées remontent à ses lèvres qui tremblent.
La faim et le froid le tenaillent, tuant sa volonté de vivre.
Un soir, la fatigue le fauche. Il tombe. Il ne se relèvera pas.
Un frisson court dans ma chair.
D'un geste instinctif, je remonte mon col de castor. Non cela n'est pas. Gregory est un vieux coureur de piste. Le maître de poste ne s'est pas « écarté ».