— Ils ne l'ont pas volé, sure. Quarante-cinq milles depuis ce matin, et les derniers cinq, ah! mes anciens! j'ai cru qu'on n'arriverait jamais. Nous sommes les derniers à avoir pris le trail du Yukon. Ça craque partout. Avant deux jours, le fleuve aura crevé sa ceinture de glace. Depuis Cariboo Kid, les moustiques nous font une sacrée musique, pas vrai, chère chose?

Et Gregory tapote l'encolure de son leader, Tempest, qui lui donne de biais des coups de tête approbateurs.

— Un coup de main, garçons, voulez-vous? pour dételer ces individus du diable. La paix, vous autres, hein! C'est pour vous, soyez sages.

Les chiens, débarrassés des harnais, s'ébrouent. Ils secouent leurs poils qui se hérissent ; ils étirent leurs pattes et jappent autour du maître.

Et Gregory, portant la pâtée dans une cuvette d'émail, sort, suivi de son team.

Deux minutes après il est de retour.

— Les chiens d'abord, hein! c'est justice. Puis moi, si vous le permettez.

Et, d'un trait, il vide le double martini. Il y a de beaux buveurs, certes, à Last Chance, mais le coup de gosier du postier est célèbre. Personne ne se risquerait à lutter avec Gregory, pas même Douglas Bighorn qui, cependant, avale dix pichets de stout dans le même temps que l'arbitre frappe dix fois dans ses mains.

Le postier, satisfait, respire fortement, se plante sur ses jambes, remonte d'un geste sa culotte dont il reboucle la ceinture, et dit :

— Maintenant, à vous, garçons!