Avec de l'or ou avec de la mort. L'une ou l'autre, plus souvent l'une et l'autre. L'or conquis ruisselant entre les doigts comme l'eau du torrent. La mort paisible qui vous couche, sur le linceul des neiges polaires. Le corps s'enfonce et fait un trou, la neige pèse, pèse, pèse. Le gel la durcit. Les traîneaux y tracent leur piste. La vie va vite. Il y a des morts dessous. Qui le sait? Et l'âme s'en va, falote et errante, dans l'immense nuit sans étoiles, avec la chanson du Grand Nord qui la berce, en faisant craquer les branches, tandis que, là-bas, brament les cariboos affolés par le rire aigu des loups, dont le vent vient, soudain, de rabattre l'odeur.

Je pense à toutes ces choses sur le pont du Princess-Sophia, assis sur mon bagage, les coudes sur les cuisses, les poings aux tempes. L'hélice bat l'eau rythmiquement. Une brume grise enveloppe la côte cependant toute proche. Le steamer suit le long labyrinthe des îles et la côte déchiquetée. A droite, l'île du Prince-de-Galles, entourée de sapins, sommeille et la nuit tombe à gauche sur Ketchikon dont les feux rouge et vert trouent avec peine la brume.

Princess-Sophia. La Princesse Sagesse! Est-ce sagesse? Est-ce folie de suivre cette route? L'hélice bat comme un cœur, «flouk, flouk, flouk, flouk». Est-ce oui? est-ce non? Une vie nouvelle s'ouvre devant moi et le vers de Térence vient sur mes lèvres: «Ce jour qui t'apporte une vie nouvelle réclame, en toi, un homme nouveau.»

—Vous avez tort de rester là, garçon, la brume est mauvaise.

Je lève les yeux et rencontre le regard d'une femme, gainée dans un vaste chandail gris.

Elle est debout, solidement plantée sur ses jambes, les mains dans les poches de son chandail, le col lui cache le cou, le menton et la bouche, et le polo rabattu, barre le front à la hauteur des yeux.

—Je suis Jessie Marlowe, et vous?

—Moi, Freddy.

—Freddy qui?

—Freddy rien, Freddy tout court.