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Au matin, je monte sur le pont. Jessie est déjà là, accoudée au bastingage.
Elle a deviné ma présence et se retourne. Son visage est angoissé.
Sans explication elle dit:
—Oh! voyez, cher garçon.
Je regarde. Dans une brume bleuâtre, le plus fantastique des paysages apparaît.
La côte est proche, nous louvoyons entre Etolin Island et Prince of Wales; c'est un jaillissement formidable de roches, de longues chaînes de trachytes, de gigantesques chaussées de basaltes. La grande loi géologique s'affirme, laissant loin derrière nous les pauvres imaginations poétiques des Hellènes et de leurs Titans qui mirent «Pelion sur Ossa», jeux d'enfants à côté de la vision chaotique qui s'offre à nous.
Pour arrêter la mer envahissante, la Terre a fait un effort surnaturel, elle a contracté sa chair, les roches éruptives se sont dressées, elles sont là, sans transition, mettant à nu le granite primordial.
Strates régulières, déchirures aiguës, arêtes vives, le mont se dresse à pic à des centaines et des centaines de pieds, tout pareil au jour où il jaillit, du soulèvement primitif, venant du tréfonds des entrailles terrestres pour dire à l'Océan: «Arrête, tu n'iras pas plus loin.»
La main de Jessie Marlowe a saisi ma main. Tout à coup, le soleil déchire le voile de brume qu'il effiloche et jette au loin. Ses rayons dorent la muraille ocre et terre de sienne; c'est une harmonie magistrale et je sens les ongles de Jessie qui se plantent dans ma paume. Elle est secouée d'un frisson. Mais elle se reprend aussitôt, murmure l'inévitable I'm very sorry et, pour me punir d'avoir vu son frémissement en face de la majesté impérissable de la nature, elle me quitte brusquement.