Hélas! Rudyard Kipling nous a conté, avec humour, la belle histoire du phoque blanc, histoire qui lui a été rapportée, dit-il, par Limmershin, le roitelet d'hiver, et Kipling nous a prouvé que là où il y avait des phoques des hommes surgissaient, habiles à les traquer.
Il est vrai que Kotik, le phoque blanc, découvre à la fin de l'aventure la terre bénie où les chasseurs ne viennent jamais. Heureux Kotik!
Mais je n'ose croire à tant de bonheur pour Messieurs Phoques et de mon temps, tous n'avaient pas abandonné les rivages de l'île Saint-Paul pour s'en aller chercher fortune dans les idéales prairies de Sea Cow!
Ils étaient là par milliers, couvrant la grève.
Après M. de Buffon, le naturaliste aux manchettes de dentelle, ou l'honorable M. Cuvier, après le grand poète anglais à qui le livre de la mer est aussi familier que le livre de la jungle, rechanterai-je les héroïques combats des phoques mâles pour la possession d'un terrain de 30 mètres carrés, et les batailles homériques pour—comment dirai-je—pour l'usage personnel des huit ou quinze Dames Phoques élues de leur cœur!
Jamais la loi de la force ne s'est affirmée, dans la nature, avec autant de précision.
Depuis que les Messieurs Phoques évoluent dans l'empire des mers, c'est à date fixe la même volonté de vaincre, c'est aux premiers jours de juin que, précédés par le vieux bull au pelage gris fer, ils arrivent. On les voit s'avancer, le mufle large hors de l'eau, fortement moustachus; ils donnent l'assaut au rivage; comme leurs pattes postérieures sont dirigées en arrière, ils ne peuvent se soulever, leur marche est une succession de sauts où les muscles du tronc jouent le principal rôle.
S'aidant autant que possible des pattes de devant, ils cherchent la meilleure place. Pour qu'une place soit bonne, il faut qu'elle réunisse la triple condition d'être rapprochée du rivage, abritée du vent, exposée au soleil.
Hélas! la place n'est pas au premier occupant, mais bien à celui qui sait la faire respecter.
Mordant, griffant, écrasant leur adversaire sous leur poids, les forts assurent leur conquête. Et le nombre des cicatrices qui couturent certaines peaux disent suffisamment les escarmouches livrées.