Quant à moi, je m'endors comme une brute, la tête enfouie dans les poils de renard gris.

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Lorsque je m'éveille, il fait grand jour. Un soleil pâle fait miroiter la neige. Je me mets sur mon séant. De mes poings, je frotte mes yeux, je bâille longuement en étirant mes bras, mais mon geste ne s'achève pas. Je viens d'apercevoir, clouée au-dessus de la porte, une gravure représentant l'Angelus de Millet.

Certes, le chromo était affreux, mais je m'attendais si peu à retrouver là cette image, qui me rappelle la patrie lointaine, que je reste un moment comme étourdi.

Je regarde avec tendresse ce paysan et cette paysanne de France, le chef courbé vers la terre, donneuse de moissons, et j'oublie que je suis à des milliers de lieues sur une terre âpre qui défend avec obstination le misérable métal qui se cache en ses flancs. Certes, c'est «la terre qui paye», les mille parcelles d'or jaune étincellent au fond de la pan, mais combien moins belle, combien moins lumineuse que la meule qui est là, dorée par le soleil couchant.

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Deux jours après, j'étais à Eagle, dans l'Alaska yankee, chez mon ami Jim Mac Carter, un cher garçon qui m'amena chasser le moose, si bien que j'oubliai totalement de lui demander s'il connaissait le nom de l'individu qui avait apporté l'Angelus de Millet aux dernières marches du monde.

VIII
L'HOMME QUI PORTAIT UN CHAPEAU HAUT-DE-FORME

—Vous êtes jeune, camarade, me dit Gregory Land, qui était en train de confectionner des beignets de maïs dans la propre poêle qui me sert à passer les sables aurifères, vous êtes jeune et vous connaissez mal le pays.

«Croyez en la vieille expérience d'un sacré individu qui traîne sur le trail depuis quatorze années. Quatorze années, yes, sir, que je cours, sur la piste, derrière mes chiens, distribuant lettres et journaux sur tout le territoire du Yukon… Et pour quel salaire! Damné gouvernement!…»