N’a-t-il pas tendu ses pieds gelés, aux chairs livides, à la pince du métis Pierre Beaulieu ?

A chaque ongle arraché, le sang giclait, il offrait à Dieu sa souffrance.

A Mac Pherson, le commis du Fort de traite refuse de le recevoir ; il reste seul au bord de la rivière, du 28 juin au 4 août, proie des maringouins qui l’assaillent, mourant de faim près d’un logis abondamment pourvu.

Mais la foi le conduit. Da mihi animas ! Donnez-moi des âmes. Et ces âmes, il les recherche chez les Montagnais, les Mangeurs de Caribous, les Couteaux-jaunes, les Plats-côtés-de-chiens, les Esclaves, les Peaux-de-lièvres, et chez les Esquimaux.

Apre au combat, son ardeur l’emporte au delà des forces humaines. Maintenant son œuvre est accomplie, le mal qui le dévore ne lui pardonne pas. La toux déchire sa maigre poitrine.

Tous sont partis, il est seul désormais et sa main retombe accablée. Une douce sensation le ranime, quelqu’un est là, dans l’ombre… les doigts s’écartent et cherchent… c’est un chien. Un de ses compagnons de misère. Avec lui, il a connu les bordillons et les pistes glacées, les longues nuits polaires où ils ont dormi côte à côte.

Le bon vieux chien lève vers lui ses prunelles mouillées et l’apôtre se souvient alors qu’il est de Montpellier, la cité de saint Roch. Comme Roch, il s’est fait pèlerin sur la terre pour la cause de Dieu et le salut des âmes.

N’est-ce pas le 16 août 1858, le 16 août, fête de saint Roch, qu’il arrivait à Fort Simpson, cœur du Mackenzie ? Heureux présage, double destinée, harmonie d’une même vocation.

Là-bas, à des milliers de milles, par-dessus les terres, au delà des mers, la ville dort, écrasée de soleil, la ville de son enfance studieuse, la ville où le ciel bleu se fond à l’infini dans le bleu de la mer.

Le sang de la terre méridionale brûle ses veines et exalte son cœur. C’est de là-bas que sont partis les serviteurs de Marie.