L’aube vient cependant, et quelle aube ! La neige tombe, inlassable. Le brouillard est si dense qu’on ne voit que les vagues échevelées déferlant sur le pont.

La voix du Père Deléage implore :

— Mon Dieu, envoyez-nous un rayon de soleil.

Et Dieu exauce son serviteur. Un soleil laiteux paraît. C’est le salut ! Quelques minutes plus tard, et tout était perdu. Le sloop danse au milieu des brisants. La rivière Moose, au chenal étroit, est proche. Voici la bonne terre. Pour gagner la rive, on marche dans l’eau, elle est glacée, qu’importe ! La flamme claire d’un foyer ranime toutes les défaillances, on a chaud dans sa chair, on a chaud dans son âme. Le danger disparu, l’espoir tenace renaît au cœur des hommes. Et l’on s’endort, bercé de songes magnifiques.

Au matin, une carcasse informe est le jouet des lames. C’est le bateau qui s’est brisé sur les récifs, pendant la nuit. Les Pères ont tout perdu, vêtements, lits, couvertures, rituel, les Saintes Huiles, et les mille petits objets indispensables à ceux qui vivent dans ces régions déshéritées.

Trois jours les naufragés errent sur le rivage, demandant à la mer de leur rendre quelques lambeaux, mais la mer a tout pris.

Alors, dans la neige qui tombe, les deux Robes-noires se mettent à genoux et disent comme Job autrefois :

— Mon Dieu ! Vous nous aviez tout donné, vous nous avez tout enlevé. Que votre saint Nom soit béni !

JAMAIS PLUS

— Chef de la Prière, lève-toi, vite, vite.