NATOYA NIKOWAN, L’HOMME DIVIN
Sous la pluie, c’est la chevauchée dans la Prairie.
Depuis deux jours, Saint Boniface a disparu de l’horizon.
Hier, c’était la halte du Cheval-Blanc, sur la rivière Assiniboine et maintenant c’est le désert, si grand, si vaste.
Le brouillard s’ouvre et se referme sur les chevaux et sur les hommes. L’averse tombe, oblique. Alexis Cardinal, métis, et Mgr Taché, évêque d’Arath, le dos rond, le cou rentré, vont au pas, les chevaux secouent les oreilles et font tinter les mors. Le métis songe au printemps disparu, aux courses dans l’herbe parfumée qu’animent l’anémone, l’aster, le tournesol, la rose, aux nuits étoilées dans le camp, aux récits des chasseurs ; à l’aube, aux départs joyeux, dans le piaffement des coursiers et l’impatience des hommes.
Ils vont, du Sud au Nord et de l’Est vers l’Ouest, mobiles dans la Prairie comme les nuages dans le ciel ; on marche des jours et des jours sans changer d’horizon. L’air emplit les poumons, la vie est belle, on a un cheval, une tente, des armes et la liberté. Et l’on va, errant, de la Rivière Rouge à la Saskatchewan.
Mais la majesté de l’infini l’obsède, une redoutable puissance ploie son âme et l’émeut. L’idée de Dieu se lève comme un lys sauvage dans son esprit troublé.
Ces Cris qui l’entourent sont ses frères par le sang, mais il perçoit en lui des affinités lointaines, des fils ténus qui le relient à la race venue de l’Est. Il est brave à la guerre, intrépide et résolu, il est beau, il est grand, il est fort.
Mais son cœur a des réminiscences, il sait, par tradition, que son père a couru les bois ; tous les pays d’en haut, il les a foulés de ses pieds chaussés de cuir souple, ouvrant la route aux voyageurs, à tous ceux que hantaient les mirages du Nord et la mystérieuse attirance de l’Ouest.
Le père de son père lui a dit, un soir, tandis que les hautes flammes s’élevaient du foyer :