— Essaie.

— J’ai les deux pieds gelés. Je vais mourir, je vais mourir.

Le Père Lacombe crie.

— Alexis ! Alexis ! Viens vite, une femme, un enfant… apporte un peu de lumière, vite, vite.

Le métis retrouve toute son énergie. Il s’agit de vivants, il accourt, il est là. Le tison éclaire une face exsangue, un corps à moitié nu. Pour préserver l’enfant du froid, elle s’est dépouillée. La lueur éveille l’enfançon qui tette goulûment le sein épuisé de sa mère. Avec d’infinies précautions, les deux hommes transportent l’Indienne jusqu’au camp.

Alexis ranime le feu et prépare le thé ; cuillère par cuillère la femme boit.

La Robe-noire se penche sur cette misère. Il faut ramener la circulation du sang vers les extrémités. Hélas ! il est trop tard, la décomposition a déjà fait son œuvre.

Quelle pitié ! Ne rien pouvoir, être impuissant devant une telle infortune.

Et la femme conte son histoire. L’éternelle histoire, toujours vraie, toujours pareille sous toutes les latitudes du monde.

— J’ai vingt ans, je suis mariée. Mon mari est devenu un méchant homme. Il ne m’aime plus. Il me bat. Je l’ai accompagné, comme les autres femmes, à la chasse, il m’a repoussée ; je suis allée à l’aventure… puis j’ai voulu revenir, le camp était levé et j’ai marché pendant des heures, j’avais faim, j’avais froid, et mon enfant a pleuré. Il voulait vivre, lui. J’ai couru, j’ai couru, mes pieds devenaient de plus en plus insensibles. J’ai retrouvé un autre campement. Les hommes étaient partis. Aller plus loin, ailleurs, je n’ai pas pu… alors, je me suis traînée sur ces cendres chaudes pour y mourir.