Lormont ! je vois un gamin de cinq ans que l’eau attire et qui voudrait partir, là-bas, dans la double blancheur des voiles et des mouettes…

Lormont ! On a quitté Royan dans des voitures pittoresques, mon père, le bon Coppée à face consulaire, Zola que la politique n’égare pas encore, Charpentier aux moustaches de Croquemitaine, Victor Billaud, Christ indolent, le doux André Lemoyne, poète exquis que les manuels littéraires ont oublié… Il y a aussi de belles dames… Je les revois aujourd’hui, attifées selon les modes de ce temps. Manches étroites, jupes à volants, paniers fleuris en tête, elles font tourner des ombrelles aux tons vifs qui mettent des ombres violettes sur leurs visages…

L’une — la plus belle puisque c’est ma mère — surveille, attentive, la course du gosse turbulent que je suis.

Je reconnais sous les tamaris la guinguette au bord de l’eau. Il me semble que le passé va surgir… mais l’évocation se déchire… La sirène pleure… les pêcheurs d’aloses pêchent dans le chenal sans se préoccuper de nous. Pilotes et matelots se défient avec des jurons ponctués de gestes homériques.

Le crépuscule est long à descendre. Il vient tout à coup dans une brume mauve.

Royan arrondit ses conches. Cordouan allume son cierge.


Navigation bonne. Au matin, l’île d’Yeu, ses dunes, ses prairies et ses champs de bruyère.

Une escadrille de marsouins joueurs nous escorte.

Au soir, la brume ; nous cherchons en vain le feu de Penmarch.