Un froid intense crispe ma chair, une main prend mon cœur et le tord… Un vertige passe…

Non, non, il faut marcher ; si je tombe là, je suis perdu. Courage, vieux, courage !

J’arrache chacun de mes pas à l’étreinte de glace, étreinte de la neige, étreinte de la mort… Les Géants et les Trolls me guettent. J’ai parcouru leur domaine inviolé, j’ai troublé leurs rêves de dieux déchus… Thor et Odin se vengent du pauvre Galiléen que je suis.

Regrets des anciens jours, bonheurs fugitifs d’autrefois, amitiés durables, tendresses passagères, je suis une bête appauvrie, amoindrie, blessée, qui va soutenue par l’instinct ancestral, qui cherche un coin pour y porter sa peine, pour y dormir, pour y mourir…


Hraf, le grand corbeau, Hraf, l’ami d’Odin qui attaque et emporte les agnelets bêlants, Hraf passe et son vol noir tournoie au-dessus de ma tête.

Suis-je donc une proie ? J’allonge mes foulées, chaque pas fait un trou dans la neige. Ma main droite soutient mon poignet gauche, dans un geste à la fois maternel et puéril.

Hraf croasse et tourne… Soudain, au fond de l’horizon, deux autres croassements ont répondu. Hraf remonte en ramant l’air de ses vastes ailes. Que veulent-ils ? Que veulent-ils ?

Et soudain j’aperçois comme un point dans l’espace : c’est Falki, le faucon… Les trois oiseaux de ténèbres l’ont aperçu aussi et veulent l’encercler.

Mais Falki est courageux. Il a vu les bêtes puantes, il plane et tout à coup tombe comme une pierre sur le crâne d’un corbeau. Un coup de bec, deux serres qui étreignent, quatre ailes qui battent désespérées, un cri terrible… mais les deux autres corbeaux arrivent à la rescousse. Falki lâche sa victime et prend du champ ! même jeu, même tactique, il plane et s’abat encore. Hraf vise les yeux du faucon. Falki se dégage et remonte, les autres le suivent. La lutte se poursuit là-haut, très haut ; Falki se laisse choir puis écarte ses ailes et veut fuir ; les corbeaux se dispersent en triangle… Un coup d’aile a dû aveugler le faucon qui ruse pour s’échapper… Il fait une feinte, le corbeau de droite le suit, mais, plus rapide, il est passé non sans avoir décoché un coup de bec furieux à l’oiseau !