J’ai passé le fjord à marée basse. Un détour me cache la mer et me revoici au cœur de la montagne sauvage, âpre, décevante, farouche ; la montagne sans piste que je veux franchir, délaissant les bords du fjord pour couper au plus court.
Les rochers surplombent l’abîme, des gouffres noirs s’ouvrent comme des gueules, les pierres roulent sous les pas des chevaux et tombent. Le monstre gronde, nous avons dérangé son sommeil millénaire.
Sur le plateau, la neige nous accueille. C’est la première étape qui se renouvelle, traversée longue et monotone, coupée par le cauchemar des roches qui surgissent soudain, inattendues et fantastiques, ruines de châteaux d’une époque passée, gargouilles de cathédrale, masques de tragédie.
Sur la glace, le fer des chevaux glisse… le vieux poney marche le cou traînant, le mufle au ras du sabot… Que flaire-t-il, le vieux philosophe ? Ses camarades le suivent prudemment, un à un.
Tous passent, le dernier qui me porte s’engage sur la piste. Soudain, la croûte cède, la bête fait un effort pour se dégager, mais la crevasse est là, attirante, et c’est la chute dans l’abîme.
L’enfer n’a pas voulu de moi, je suis remonté à la vie. Comment ?
J’ai un bras en pantenne et un cheval en moins.
Je marche lourdement, hébété, sans bien me rendre compte de ce qui est arrivé. J’ai un petit rire saccadé qui se casse net, et soudain ma carcasse tremble, mes dents claquent. La bête qui me ronge le poignet appuie sa morsure. J’ai mal. J’ai très mal.
Plus rien à l’horizon que la neige et les monstres de basalte… Est-ce que je vais mourir là ?